Intermission #3

« Vous lirez le chapitre 2 pour lundi et vous ferez un résumé et une analyse des personnages ». – Mme Michu, professeur de français, collège oublié dans le fin fond de la Seine-et-Marne, 1994…

Voilà la violence avec laquelle on a été confronté aux grands auteurs dans notre jeunesse. Ce n’est pas que nous ne voulions pas lire vos livres, ma chère madame Michu, mais déjà l’autorité que vous incarniez nous dégoûtait. Nous étions le renouveau offert au monde pour son salut vous comprenez, pas des esclaves à votre solde. Alors si vous y ajoutez une sensation d’imagination bridée, vous obtenez en réponse un bon cocktail de désobéissance, bien senti. Nous nous cherchions en ce temps madame Michu, et nous nous trouvions dans l’interdit des livres qui ne figuraient pas sur vos listes impératives dictées par un obscur ministère dont nous ne comprenions pas l’intérêt. Vingt-cinq ans plus tard, soit dit entre nous, le mystère de son utilité reste pour moi entier.

Qui donc avait décrété de la manière la plus péremptoire qui soit que vos auteurs étaient classiques, bons pour l’esprit et indispensables à notre épanouissement mais que les nôtres n’étaient faits que pour les étales des gares ou pour caler une commode bancale ? Certainement des gens aussi instruits que vous au point d’en avoir été déformés par le conformisme mou de dirigeants voulant une société de moutons qu’on amènerait gentiment à l’abattoir.

Alors nous nous rebellions contre vos Hugo et vos Maupassant. Nous lancions dans l’autodafé démoniaque de notre liberté de penser vos Voltaires et vos Moore impénétrables.

Aucun Cid, aucune Phèdre ne trouvait grâce à nos yeux, et seuls quelques adaptations cinématographiques de Rostand ou Dumas nous réconciliaient momentanément avec votre monde.

Au clou les Balzac et les Céline !

Nous ne savions de Zola qu’un « J’accuse » dont nous ignorions tout des origines mais que nous osions porter en étendard comme certaines glorioles de nos média d’aujourd’hui portent un t-shirt Sex Pistols sans même connaître le nom de leur seul et unique album. Mais ça faisait bien. 9244740Ça faisait néo-opposant-à-la-pensée-unique, et ça nous mettait dans le ton de notre envie de tout foutre en l’air. Nous ne pouvions citer que deux mots du grand homme mais nous sentions toute la force de sa hargne en nous, sans avoir jamais lu plus que ce titre de journal. Cela ne servait à rien. C’était l’image qui nous régalait, pas la réalité de ce qu’avait été le personnage, il y a si longtemps, dans un passé dont nos cours d’histoire ne nous apprenaient pas grand-chose d’utile.

Je n’ai pas honte de le dire madame Michu, vous m’avez saoulé ! Je n’avais pas envie de lire sous votre contrôle des auteurs dont les couvertures ne me faisaient pas rêver. J’avais envie de mes héros de la littérature moderne à laquelle vous n’entendiez rien. 41SjNLcpdKL._SX307_BO1,204,203,200_Mes King terrifiants téléchargementet mes Tolkien épiques. Mes Asimov révolutionnaires et mes Clarke intersidéraux. J’avais le sentiment fou d’être le premier à les lire et d’être le seul à les aimer vraiment. Investi d’une mission divine je me faisais fort d’évangéliser mon entourage que je croyais profane et obtus.

 

Quand on est gosse on a des idées plein la tête, mais on ne sait rien de ce qu’il faut faire, et surtout 81o5-cz-KOLon ne sait jamais par où commencer, on change d’avis, on se perd. Alors je lisais ce que les copains lisaient. Et d’autres encore copiaient mes lectures en retour. Nous faisions la course à celui qui avancerait le plus vite dans les chapitres. Mais gare au tricheur ! C’était une interro surprise à chaque récré, détecteur de mensonge infaillible, pour savoir qui nous dupait sur sa progression dans tel ou tel bouquin. Et les sanctions, qui pouvaient aller jusqu’au bannissement du groupe, refroidissait bien vite les plus téméraires.

Nous dévorions nos pavés gigantesques bien plus vite qu’aucun de vos sombres grimoires que nous n’attaquions de toute façon qu’avec une lassitude déjà écrasante dès que nos yeux se posaient sur les premiers mots d’un premier paragraphe.maxresdefault

Des milliers de pages. Des mètres linéaires de bibliothèques sans fin. Je n’ai jamais autant lu que pour ne pas lire vos romans. Je voulais me remplir la tête de ce qui me faisait vibrer et m’en recouvrir comme une armure protectrice contre vos attaques répétées à tenter sans relâche de me faire me balader Aux Bonheur Des Dames ou Du Côté De Chez Swann.

J’ai résisté. Et j’ai triomphé !

Ou peut-être est-ce vous…

Car à vouloir m’opposer par principe à votre volonté… j’ai finalement beaucoup lu. Et tous ces auteurs qui m’accompagnaient, que je pensais être une rébellion contre vous, n’étaient peut-être en réalité que vos chevaux de Troyes lancés à l’assaut de mon esprit,  pour que dans ma petite tête d’andouille naisse la passion de la lecture.

Je suis, depuis vous, devenu boulimique. Et mon seul malheur est de ne pas avoir encore inventé cette pilule magique qui me fera tenir des nuits entières, les yeux exorbités par mon appétit vorace d’engloutir à une vitesse toujours croissantes toutes ces histoires que des esprits follement généreux mettent entre nos mains, nous confient et livrent sans défense à notre jugement impitoyable.

Oui. En définitive c’est vous qui avez gagné, madame Michu. Et je suis un perdant éperdument reconnaissant, qui vous comprends enfin, et qui mesure maintenant l’étendue de l’abnégation qui vous faisait tenir bon face à notre armée de préjugés, sans relâche.

Ces derniers jours j’ai voulu ne pas mourir idiot. Ce qui est a priori une sage décision, mais demande des efforts intenses et dont l’importance échappe à la plupart de nos congénères. J’ai décidé de m’attaquer à une montagne que vous aviez essayé en vain de me faire gravir, mais la pente était raide et mes chaussures de mauvaise volonté glissaient. J’ai commencé la lecture, dans l’ordre et exhaustive (mais pas d’une traite, il me faudra des pauses), des Rougon-Macquart.58655040_11562230.jpg

Hier j’ai refermé la quatrième de couverture du premier tome. Et je suis mort, de honte. Je suis mort d’avoir été si bête et de ne pas avoir plié sous vos assauts répétés quand j’étais jeune. Que de magie. De modernisme. De prose parfaite. De rebondissements. D’intrigues fines. De dialogues ciselés.

Vous m’ouvrez aujourd’hui avec votre souvenir, madame Michu, professeur de français dans un collège perdu de la Seine-et-Marne en 1994, une autoroute à venir de bonheurs littéraires que je n’avais jamais soupçonnée.

Merci Madame.

#FuckTheFish

PARTAGEZ, LIKEZ, COMMENTEZ, LACHEZ-VOUS !! ET VIENDEZ SUR FACEBOOK SUR TWITTER ET MAINTENANT SUR WATTPAD !

4 commentaires sur “Intermission #3

  1. Quel bonheur de lire cet article. Si je n’aurais sur l’écrire avec autant de verve, je me sens concerné par ces mots qui me renvoient dans une nostalgie de cette époque si bien décrite.
    Merci à toi de montrer à tes lecteurs une belle autoroute de façon plus subtile que les différentes Madames Michu que nous sommes nombreux à avoir croisé.
    Longue route à toi.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s