Le héros meurt à la fin #2

Episode 2 les amis… désolé pour le retard de publication…

On avance dans l’histoire, mais on se demande bien où ça va ! Je vous avais prévenu, ça va partir en cacahuète, ou toute autre arachide que vous souhaiteriez, très rapidement… mais bref. À vous. Bonne lecture et bons commentaires !

L’épisode 1 c’est par là pour les retardataires et les curieux !



Ça avait été un samedi, cet anniversaire qui fut le commencement de tout. Je ne me souviens absolument pas de ce qui a pu se passer le dimanche, ce n’est même pas flou, c’est juste absent de ma mémoire, par contre je me souviens très bien du lundi qui suivi, et de tous les autres jours jusqu’à aujourd’hui, sans exception.

C’était un lundi comme les autres. Phrase qui ne veut absolument rien dire, mais qui montre la banalité du moment et surtout mon implication molle dans le déroulement de ma vie à cet instant. J’avais laissé le réveil sonner et sonner, sans vouloir lui obéir, j’étais épuisé de ma nuit et n’avais aucune envie de m’extraire de mes draps. Il avait une sonnerie stridente, imitant un klaxon de vieille voiture. Le genre de bruit qui ne vous crée que des ennemis. Et justement à ma droite un petit corps svelte, comme tous les matins de semaine, me faisait comprendre de tendres mais fermes coups de talon dans les fesses qu’il était peut-être temps de me lever et surtout d’appuyer sur le bouton qui ferait cesser ses souffrances auditives. Je m’exécutai dans un grognement et entrepris d’essayer de me mettre à la verticale. C’était douloureux. Je n’avais quasiment pas dormi de la nuit, et quelques heures de plus au lit auraient été bénéfiques. Mais j’avais toujours une boule au ventre le matin en me réveillant qui me poussait à partir le plus vite possible au travail. Non pas que mon métier fût passionnant mais parce que je voulais donner de moi une certaine image de travailleur à la française qui passe plus de temps à son devoir d’employé qu’à construire sa vie. Celui dont on dit qu’il est indispensable et qu’il travaille énormément, même si dans le font je ne produisais pas grand chose. J’avais aussi très peur qu’il puisse se dérouler des évènements sans que je puisse en être acteur ou que je puisse être là pour surveiller, voire m’en mêler et me mettre en avant. Curieusement, malgré un métier facile et peu chronophage, il m’était toujours plus pénible de travailler de la maison que de me la couler douce au bureau. Poussant donc sur mes pieds aussi fort que je pus je me retrouvai enfin debout, embué mais éveillé et lancé pour la journée.

S’ensuivi le rituel habituel. Dents. Douche. Rasage des contours de la barbe. Oui, j’avais une barbe, comme tout le monde à cette époque. Curieuse mode. C’était comme si d’un seul coup tous les hommes avaient eu peur d’avoir froid aux joues et au menton et se les étaient recouvert d’une pilosité préhistorico-moyenageuse qui se voulait virile et chic. Déodorant. Caleçon. Chemise. Chaussettes. Pantalon. Cravate. Un regard dans la glace, et le zombie était prêt à attaquer sa journée. Juste un baiser posé sur la tempe de la douce petite personne qui entre temps s’était réveillée pour elle aussi attaquer sa journée, et je sorti affronter le monde. Sans un mot. Que voulez-vous? Je n’étais pas du matin. Mon mutisme n’était pas de l’indifférence ou le début d’une lassitude que tous les couples sont sensés connaitre d’après une loi édictée par ceux qui sont malheureux et qui voudraient que tout le monde le soit au moins autant qu’eux. Je n’aimais tout simplement pas parler de si bonne heure. Déjà que la lumière était une véritable agression pour mes nerfs, le passage d’air dans ma gorge pour faire vibrer mes cordes vocales m’aurait tué. Un baiser posé sur une tempe et une aspiration prise dans les cheveux de l’autre comme si on essayait d’en remplir ses poumons, telle une drogue ou la bouffée d’oxygène salvatrice qu’on prend au petit matin plein de rosée en vacances tout en étirant les bras et en bombant le torse face au monde, c’était tous les « je t’aime » réunis en un instant.

En descendant vers le garage en sous-sol, je pus encore sentir les effluves de cigarette et d’alcool venant de chez les voisins de palier. Ces abrutis avaient passé leur nuit à faire la fête me gratifiant d’une insomnie horrible qui se manifesta évidement juste après qu’ils eut décidé d’arrêter leur tintouin et qui faisait que plus que d’habitude je n’avais pas eu envie de me lever. J’aurai voulu éprouver de la haine contre eux, mais c’était de la jalousie qui montrait le bout de son nez. L’appartement était occupé par des étudiants, plutôt brillants et affables, et qui profitaient de leurs derniers moments de vie insouciante avant de venir grossir nos rangs. J’avais hâte de les voir ramper pour quémander leur pitance auprès de mes pairs.

Ma voiture bien garée dans son box fermé à double tour, et dont j’avais vérifié l’herméticité au vol au moins vingt fois quand je l’y avais rangé samedi soir, m’attendait comme un char d’assaut sur le départ d’une bataille. Toute pimpante. J’aurai pu entendre la musique du générique de K2000 en ouvrant la porte basculante du box. Le capot me sembla néanmoins anormalement gris, prouvant un excès de négligence de ma part. Il était temps d’aller la faire laver. Mais impossible de me figurer quand il me serait donné assez de temps pour cette futilité, et je me révoltai mentalement contre les ingénieurs de l’industrie automobile qui n’étaient toujours pas capables d’inventer des carrosseries auto-lavantes. À quoi bon faire des études si c’est pour les utiliser à tout sauf à nous rendre la vie plus facile. Mon emploi du temps ne me laissait de toute façon pas une seconde pour ces choses qui me dépassaient complètement et ne m’intéressaient jamais. Je m’installai au volant en me contorsionnant pour le pas tacher mon costume et éviter également de le froisser, décidant de me reposer la question de cette histoire d’hygiène plus tard, et que si je passais par hasard devant une station de lavage, il serait bien temps à ce moment-là de reprendre mes réflexions sur le sujet. De l’intérieur elle me paraissait suffisamment propre pour mon usage.

Pied sur le frein, doigts sur le contact, la bête toussa un peu avant de s’ébrouer enfin dans un ronronnement feutré. Ces allemandes étaient de parfaites horloges.

Le chemin vers la sortie du parking souterrain de mon logement était toujours un vrai plaisir. Le parcours comportait deux portes automatiques basculantes à actionner avec une télécommande qui elle comportait quatre boutons sinon cela aurait été trop simple. Ces portes étaient chacune placées juste après un coude, et donc invisibles à tout conducteur avant d’avoir terminé le virage. Le grand jeu que je pratiquais avec enthousiasme était de ne jamais ralentir et d’espérer avoir appuyé sur le bon bouton de la télécommande assez tôt pour que la porte ait eu le temps de s’ouvrir suffisamment  haut de sorte que je ne me la prenne pas en pleine face ou qu’elle n’arrache pas le toit de mon bolide. Autant vous dire que plus d’une fois j’ai du piler sévèrement pour ne pas me l’emplafonner. Pas que ça m’aurait posé le moindre souci matériel, ni la voiture ni l’appartement n’étaient à moi. Ils appartenaient à mon entreprise qui me les mettait à disposition en plus d’un salaire conséquent pour que j’assume des fonctions qui leur semblaient importantes, et tout était certainement très bien assuré. Non, je ne voulais simplement pas jouer au cascadeur, traversant comme dans les mauvais films une porte de garage sans heurt, pour éviter d’avoir à donner des explications sur mes petits jeux personnels, seules distractions qui m’amusaient encore un peu mais qui auraient pu sembler trop excentriques ou pire, qui auraient pu faire des émules.

Ce lundi-là, perfection absolue ! Aucun coup de frein, même pas un léger ralentissement, les deux portes s’ouvrirent parfaitement et je m’amusais formidablement quand ce bonheur s’arrêta net alors qu’arrivé dehors je dû grimper sur ma pédale centrale afin d’éviter bobonne qui charriait son môme sans se soucier de qui pouvait bien s’extraire du parking. Même pas un regard. Madame était la reine de l’allée de la résidence, avec son chiard qui lui conférait tous les droits de suprématie sur l’ensemble de la population humaine. Connasse. Je la gratifiai donc d’un bon coup de klaxon et la dépassai en faisant bien attention que le crissement de mes pneus lui fasse comprendre que ma calandre était plus solide que les os de son gosse.

Une fois le portail sur rue franchi, le chemin vers mon bureau n’était pas très long et si ma fainéantise n’avait pas pris le dessus chaque matin, j’aurais pu largement y aller à pieds, et sans nulle doute plus vite qu’en voiture. Car motorisé il fallait passer par un dédale de sens interdits et de feux rouges digne des plus grands casses-têtes, alors que piéton c’était presque tout droit, mais c’était en pente, et la pente n’était pas en faveur d’un matin, la voiture s’imposait donc d’elle-même.

Après le premier zig suivi de son zag réglementaire à travers des rues étroites, c’était virage-à-droite pour se retrouver dans la rue principale du quartier, et donc au milieu des embouteillages. Comme d’habitude mes concitoyens avaient lâchement oublié de se réveiller armés des bons conseils qui leurs avaient été prodigués lors de leurs leçons de conduite dans les petites rues du bled de province où ils avaient passé leur permis. Ici je n’avais droit qu’à leurs maigres réminiscences du code de la route qui se résumaient à : vert je passe, rouge je passe moins facilement et dans le doute je klaxonne. Du coup, par mimétisme sans doute, je m’autorisai à griller franchement le premier feu derrière lequel je venais de m’arrêter et qui me semblait bien trop long. Je me persuadai assez aisément qu’un agent municipal zélé en avait modifié la cadence pour favoriser les gens venant dans l’autre sens qui lui avaient certainement donné un bakchich significatif. Suivre la loi oui, mais suivre celle dictée par un petit fonctionnaire non merci. De là à penser que toutes les lois étant faites par de petits fonctionnaires aigris et votées par des politiciens inconscients et qu’aucune ne valait la peine d’être respectée, il n’y avait qu’un pas qu’aujourd’hui il ne m’est plus nécéssaire de franchir. Plus utile surtout. Maintenant la loi c’est moi, mais à cette époque pas si lointaine je profitais encore de la griserie de ne pas respecter celle qui m’était imposée.

Evidement, n’observant pas l’arrêt au feu de signalisation, je me retrouvai à devoir effrayer tous les bipèdes du secteur à coups de cornes afin qu’ils ne se retrouvent pas sous mes roues dont les pneus étaient neufs, luisants d’un noir immaculé, quatre magnifiques oeuvre-d’art du centre de la France que rien ne devait souiller. Certains piétons protestèrent, bien inutilement, mais ça leur fit certainement un bien fou de m’insulter et de me lancer à la figure des mots que leur maman leur avait pourtant dit de ne pas utiliser quand ils étaient petits, et dont maintenant ils maîtrisaient parfaitement l’usage avec un zèle délicatement ponctué de gestes évocateurs et phalliques. Bande de trous du cul inutiles et flasques, si j’avais pu les attraper un à un et leur expliquer droit dans les yeux leur inutilité ils m’auraient tous remercié en étouffant un sanglot et s’en seraient allé se pendre ou se noyer, libérant ainsi la place et réduisant à néant le besoin de feux de signalisation.

Après les piétons, apothéose de ce début de matinée, le bus. Cette espèce de gros machin parallélépipèdique, aux angles morts saillants et qui n’a pour utilité que d’amener une bande de claustrophobes le plus lentement possible d’un point à un autre de la ville en faisant particulièrement attention à rendre la circulation impossible, à bloquer les carrefour, à immobiliser les ronds-points, et dont les chauffeurs vous regardent du haut de leur supériorité assis derrière un volant immense sensé compenser on ne sait quel complexe, entrainant leurs quinze tonnes de métal et de chair humaine. Je haïssais les chauffeurs de bus. Voir tant de pouvoir dans les mains de tant d’abrutis, me scandalisait. Aucune politesse, aucune déférence, ils vous passaient devant, forçant le passage, vous lançant à peine un regard de coin signifiant que si on voulait jouer au plus fort ils avaient déjà la supériorité physique mais aussi la supériorité de l’opinion publique. Eux qui rendent un service majestueux à l’ensemble de la population citadine. Acceptant un travail ingrat qui parfois les oblige à risquer leur vie en s’égarant dans des quartiers où des gamins mal-nés font ce qu’on voudrait tous faire quand un de ces connards nous fout son clignotant en pleine face alors même que nous nous apprêtions à le dépasser : ils leurs expédient de bonnes grosses caillasses sur les vitres, voire foutent le feu à ces gros tas de suffisance.

Aucun stéréotype ne manquait à l’appel ce matin-là. Le bus était à l’arrêt sur son emplacement, dépassant évidement ostensiblement de deux demi-pneus sur la voie réservée aux usagers qui eux n’ont pas que ça à faire. Le chauffeur était gros, gras, et nonchalant. Machouillant comme un bovidé et me regardant d’un oeil morne dans son rétroviseur. Je savais qu’il allait faire exprès de ne pas me laisser passer, mais j’accélérai quand même pour me porter le plus vite possible à hauteur de son angle mort essayant de pouvoir en ressortir rapidement, et ainsi enfin sous son nez il ne pourrait que me laisser passer. Mais il déboita trop vite, à peine avait-il mis son clignotant qu’il enfonça de toute sa masse la pédale de droite, manquant de peu de me rentrer dedans. Je montai sur les freins. Merde! J’étais condamné à passer les cinq cents derniers mètres de mon parcours derrière ce gros-cul. Au feu rouge suivant il s’arrêta net. Moi, collé à son pare-choc, je fulminais. Evidement il mit une éternité à s’extraire de l’inertie qui s’était accumulée quand le feu changea de couleur. Il aurait pu se dégager aussi légèrement qu’une vaporeuse ballerine qui sautille sur scène avec ses centaines de chevaux sous le capot, mais comme il s’agissait de me pourrir la vie il arborait toutes les caractéristiques  de l’éléphant de mer échoué au Soleil. Et le concert que nous produisions, moi, et les camarades à ma suite que j’avais pu rallier à ma cause d’impatient, n’y changeait rien, voire accentuait son incapacité à se mouvoir et à dégager de notre chemin. Au carrefour suivant, seulement deux cents mètres avant ma délivrance, il décida que c’était le moment de tourner à gauche, en ne laissant, ça va de soi, pas assez de place sur sa droite pour que même un deux-roues puisse s’y faufiler, le tout sous les yeux bigarrés d’un feu tricolore qui afficha son rouge le plus vif au moment où enfin l’avant du pachyderme bifurqua suivi de son énorme bedaine emplie de badauds débiles et heureux. Bordel.

Dans la seconde qui suivi le passage au vert du feu jamais mon accélérateur et le plancher de ma voiture ne s’étaient sentis aussi proches. Je terminai les quelques mètres qui me séparaient de l’entrée du parking de mon entreprise dans un bon rugissant et inutile, mais satisfaisant. Si je n’avais pas été bloqué à la dernière seconde par la perte du souvenir de l’endroit précis où se trouvait mon badge magnétique permettant l’ouverture de la porte d’accès au parking, j’aurais pu réaliser une arrivée fluide, une superbe chorégraphie automobile. Mais non. Ce foutu bout de plastique s’était encore planqué. Comme d’habitude je me mis à fouiller frénétiquement toutes les poches accessibles de mes vêtements et de mes sacoches, sans me concentrer réellement étant aveuglé par mon empressement et mon énervement, et donc en devant fouiller chacune des cachettes possibles plusieurs fois avant de mettre enfin la main sur le bidule blanc enchâssé dans son étui PVC transparent. En le plaçant devant le lecteur noir prévu à cet effet je m’interrogeai un instant sur l’inutilité complète de créer des systèmes de contrôle d’accès aussi performants mais de laisser aux employés la liberté d’écrire leur nom et le nom de l’entreprise sur les supports qu’on leur confiait. Résultat, s’ils les perdaient dans la rue, les découvreurs, ou les voleurs, sauraient parfaitement quel bâtiment ils pourraient fouiller tranquillement en passant comme des fleurs tous les contrôles. Encore une débilité sans nom qu’avait engendré l’incompétence générale qui m’entourait.

Le portail bascula et j’entrai. Je venais donc de parcourir un peu moins de mille mètres en un temps suffisant pour faire trois fois le tour du globe, libérant dans l’atmosphère autant de particules fines et gaz à effet de serre. Mais au diable la fonte des glaces et les noyades de bébés ours blancs, le chemin était en pente et ma motivation pas assez forte pour me propulser le long de cet Everest de bon matin. Ours blanc qui, est-il nécessaire de le rappeler, seraient bien ravis de se repaître de ma chair si elle leur était offerte, ou si j’étais simplement perdu sur une banquise à leur portée. Je les préférais donc noyés et la banquise aussi liquide que possible. Mais me garer au parking de mon entreprise alors que j’habitais à un jet de pierre ne relevait pas seulement d’une inconscience écologique ni d’une profonde fainéantise, cela me permettait de vérifier discrètement qui était déjà là, si mes employeurs étaient déjà arrivés, quelle voiture était nouvelle, et surtout d’occuper la place qui m’était attribuée plutôt que de la laisser à qui en aurait vraiment besoin.

Après avoir aligné parfaitement mes roues avec les deux lignes blanches qui encadraient mon emplacement réservé, je sorti et profitai du moment pour faire un petit tour d’horizon. Les patrons, gros dormeurs, n’étaient pas encore arrivés. On était lundi ils auraient dû être là s’il était plus de neuf heures trente, ce qui n’était pas encore le cas, même si on s’en rapprochait dangereusement. Ils n’allaient donc pas tarder. Deux options se présentaient alors comme une lapalissade facile. Rester et faire le lèche-cul. Monter dans les étages et rejoindre mon bureau sans risquer de les croiser de la journée. Ces gens-là n’étaient pas du genre à aimer l’imprévu. Sans rendez-vous programmé des semaines à l’avance, il était impossible de les apercevoir. Et même dans ce cas les horaires avaient une fâcheuse tendance à glisser de plusieurs heures, voire de plusieurs jours, sans que les conséquences pour la vie professionnelle ou privée de leurs employés n’aient jamais eu une quelconque résonance dans leur esprit. J’optai pour la deuxième stratégie, hors de question de les croiser cette fois, je n’étais pas d’humeur à racler de ma langue leur sillon inter-fessier. Une deuxième porte à ouvrir à l’aide de mon badge et je me retrouvai dans l’étroit dédale de couloirs peints à la va-vite menant aux escaliers et aux ascenseurs. Mon choix s’arrêta sur ces deuxièmes. Je n’avais pas fait tout se trajet mû par les technologies modernes pour rencontrer un cro-magnon piéton aussi près de l’arrivée. Personne d’autre n’attendait devant les portes palières métalliques des engins de circulation verticale motorisée, et je pus donc tranquillement, sans me fendre d’un « bonjour – bonne journée » dont la sincérité aurait de toute façon été feinte, rejoindre le deuxième étage où se trouvait mon fief.

« Bonjour,

– Bonjour

– Bonjour

– Tu vas bien ?

– Vous avez passé une bonne soirée ?

– Oui et vous ?

– Et toi ?

– Comme un lundi. »

Banalités prononcées de bureau en bureau le long du couloir.

« On prend un café, vous nous rejoignez ? Lança d’un coup mon assistante à qui je n’avais pourtant pas ordonné autant de sollicitude,

– Tout de suite, allez-y je vous rejoins, répondis-je. Mais je n’avais aucune envie de rejoindre qui que ce soit. »

C’était complètement injuste de me prendre au dépourvu ainsi dès le début de semaine en me proposant de venir participer à la vie et à la bonne ambiance dans notre équipe en avalant un stimulateur cardiaque bien chaud. Bien que je pus à cette époque ingurgiter au travail des quantités proprement dantesques de café, c’était généralement seul, et toujours pour faire passer le temps plus vite qu’en me tournant les pouces. Le boire en collectivité ne m’emballait jamais beaucoup. Cela signifiait que je ne pouvais me soustraire à la compagnie des autres qu’une fois la boisson terminée ou avec la bonne excuse d’avoir autre chose à faire. Ce qui était rarement le cas. Détestant la sensation de boissons trop chaudes dans ma gorge je me retrouvais prisonnier et j’étais donc contraint de ressentir la sensation de me brûler pour mettre fin à mon supplice. Double peine assurée. L’enfer des autres et une gorge complètement anesthésiée pour le reste de la matinée. Autant rester dans mon bureau et passer pour un rustre plutôt que de subir tout ça. Je ne me fis pas prier pour prendre tout mon temps, enlever lentement ma veste en faisant très attention de la poser sur le dossier de la chaise située de l’autre côté de mon bureau sans le moindre pli, allumer mon ordinateur et tous les écrans qui l’accompagnaient, m’assurer que la session était bien opérationnelle sans aucune erreur, relire doucement les quelques notes que j’avais laissées le vendredi soir éparses sur mon bureau afin de contrôler que les agents de ménage ne s’amusaient pas à les déplacer ou tout au moins arrivaient à les lire et à les replacer rigoureusement où ils les avaient prises. Il y a quelques jours je m’étais amusé à laisser un papier noirci d’insultes à l’encontre de toutes les personnes du bureau, agents de ménage compris, juste pour voir si ces derniers, ou même si un de mes collaborateurs, osait lire ce que je laissais derrière moi. Personne ne me fit aucune remarque, et j’avais retrouvé le papier à son exacte place, ce qui ne rendit pas mon expérience concluante pour autant. La peur pouvait très bien les confiner tous dans le mutisme total. Ou alors étaient-ils depuis ce temps en train de se liguer contre moi et de préparer une vengeance sournoise. Tout était envisageable. Mais de là à croire qu’un humain raisonnable n’est pas tenté de lire ce que son chef laisse trainer, il y a une marge. Moi-même j’étais le premier à avoir appris à maîtriser la lecture de feuilles tournées à cent quatre-vingts degrés afin de pouvoir lire ce qui était écrit à l’envers sur les feuilles de mes interlocuteurs, surtout de mes chefs, lorsqu’ils étaient assis en face de moi. L’avènement et la généralisation des ordinateurs portables et du « zéro papier » dans les entreprises avaient failli mettre un terme définitif à ce petit jeu. Heureusement j’en avais trouvé une assez archaïque pour pouvoir en reprendre la pratique. Quasiment personne dans cette boite n’avait le réflexe de prendre des notes sur des outils autres qu’un bloc de papier et un bon vieux stylo à bille.

Mon expérience aurait pu prouver leur curiosité, mais elle ne permettait pas de prouver objectivement et sans doute leur honnêteté. Après avoir réfléchi quelques instants à un nouveau protocole me permettant de les piéger très prochainement, je me décidai quand même au bout de cinq bonnes minutes à rejoindre les membres de mon équipe au café. Ils ne devaient pas être bien loin d’avoir fini de se raconter leurs weekends mornes et vides de sens, je me dis qu’un petit peu d’empathie de début de semaine ne nuirait pas à mon autorité.

« Vous avez passé un bon weekend vous aussi ? C’est dur de reprendre, non? S’enquit la plus fayotte de la bande qui chaque jour tentait de m’amadouer pour que je valide enfin sa demande  pouvoir travailler seulement quatre jours sur cinq. Elle y déployait des torrents d’ingéniosité mièvre sans se rendre compte que dans notre société passéiste un pantalon moulant et des talons hauts lui auraient rendu plus de services dans son entreprise que toute la bienveillance de ses propos à mon égard et à ceux des ressources humaines. Eut-il encore fallu qu’elle ait le physique pour ne pas rendre l’accoutrement ridicule.

– Oui, très bon weekend, merci. Mais la semaine s’annonce tout aussi formidable, nous avons plein de choses à faire, répondis-je avec la plus grande conviction, essayant de me persuader aussi au passage et utilisant par là même une méthode de management complètement désuète. Evidement que la semaine n’allait pas être à la hauteur d’un moment de détente auprès des siens ou de ses amis dans un endroit où aucune autre pression que celle d’être heureux ne pouvait nous atteindre. Nous allions devoir respecter des échéances, des budgets, sourire à des abrutis, obéir à d’autres, le tout avec bonne humeur pour prouver que nous méritions chaque jour notre place dans ce grand cirque. Mais il fallait que je garde tout ce petit monde opérationnel et content de l’être afin d’avoir de mon côté le moins de choses à faire et me réserver des moments de plaisirs professionnels que des années d’esclavage à des postes subalternes m’avaient offerts en me nommant chef. Un chef plutôt tolérant et sympathique. Exigeant mais juste. Bref le stéréotype de ces chefs qu’on lit dans tous les bons magazines vendus dans les gares à l’attention justement des chefs en devenir ou des chefs qui ont envie de devenir encore plus chef.

Mon équipe était composée d’une quarantaine de personnes. La plupart ayant voué leur vie à cette entreprise, la moyenne d’ancienneté dépassait les treize ans, sans que cette dernière ne leur en soit d’aucune manière reconnaissante. Qu’ils soient déjà bien contents qu’on les nourrisse pour le peu de valeur ajoutée qu’ils apportent, c’était le discours officieux, mais entièrement assumé d’une direction qui pensait que tout ne pouvait se passer qu’avec elle. Et que ce qui, par erreur, n’était pas passé sur son bureau ne pouvait être que mal fait, mal décidé, et devait irrémédiablement être repris à zéro, aussi bon que ce fusse en réalité. C’était une équipe de gens sympathiques, un peu plats d’esprit et complètement inféodés à leur hiérarchie mais attachante. Parmi eux quelques pépites méritaient réellement de s’en sortir et de pouvoir rapidement s’extraire de leur poste actuel pour évoluer et s’envoler. Je m’y employais avec un certain plaisir depuis quelques mois, leur prodiguant autant de conseils que possible sans que les autres ne s’en aperçoivent trop, en leur confiant des responsabilités plus importantes que celles de leurs collègues, cette fois de telle sorte que tout le monde le voit et le jalouse dans l’espoir de déclencher chez eux un désir de s’améliorer pour profiter également de ces avantages professionnels, qui sans être pécuniaires étaient intellectuellement très motivants. Du moins je le pensais. Et cela devait également me permettre de détecter ceux qui étaient définitivement perdus, afin de les sacrifier une fois pour toute sur l’autel de la productivité.

De retour du café, en affalant mon corps dans le grand fauteuil en cuir derrière mon bureau je saisi une paire de ciseaux et me servi de la lame comme d’un couteau de peintre pour décoller rapidement l’étiquette portant mon nom et ma fonction sur mon badge d’accès à l’immeuble. Ma réflexion devant l’entrée m’avait rappelé que je participais à la débilité générale, il était temps de montrer l’exemple.

Le téléphone fixe trônant presque en plein milieu de mon poste de travail, sonna.

Il était presque dix heures du matin. J’en avais déjà marre de cette semaine qui ne faisait que commencer, et dans un « aller les affaires reprennent » suivi d’un énorme soupir, je décrochai le combiné sans prêter attention au nom de la personne qui m’appelait et qui s’affichait sur le petit écran à cristaux liquides de l’appareil.

« Bonjour Monsieur, je ne vous dérange pas ? dit la voix de manière purement rhétorique, Monsieur le Président voudrait vous voir.

– Vous ne me dérangez absolument jamais, fayotais-je, quand est-ce que le Président souhaite me voir ?

– Tout de suite, il vous demande de bien vouloir le rejoindre au sixième étage.

Le sixième étage, son étage. L’étage de toutes les craintes et de toutes les peurs. Le sommet de la tour d’ivoire. Un endroit dont il n’était pas descendu depuis des années voulait la légende. On savait qu’il voyageait et qu’il lui arrivait d’aller sur d’autres sites de l’entreprise. On voyait également sa voiture bouger ou disparaitre pendant plusieurs jours. Mais le mystère restait entier sur la manière dont il pouvait bien se rendre du parking jusqu’à son antre. Jamais personne ne l’avait croisé ni dans l’ascenseur ni dans les escaliers. Encore moins dans les couloirs. Je pense que si on avait demandé à cet homme de décrire les locaux de son entreprise il aurait été incapable de le faire. Mais peu importait, il voulait me voir et mon sang s’était figé dans mes veines et mes artères, mon cerveaux n’était plus correctement irrigué, je vis de petites étoiles virevolter devant mes yeux et dû me tenir au bras de mon fauteuil pour ne pas glisser au sol.

– Très bien balbutiais-je, savez-vous sur quel sujet il souhaite que nous échangions ?

– Il ne m’a rien dit Monsieur. Il vous attend, ordonna-t-elle.

– J’arrive. »

La vie ne devrait pas être aussi angoissante. Et pourtant elle l’est. On se met une pression énorme à satisfaire ceux qui ont droit de vie ou de mort sur nos existences. Et quand on ne sait pas bien ce qu’ils nous veulent, dans l’incertitude, on imagine le pire. À ce moment précis je me mis à imaginer tous les scénarios possibles. Je refis mille fois mentalement le déroulé des évènements qui s’étaient produits depuis notre dernière entrevue. Je repassais en boucle dans ma tête tous les mails que nous avions pu échanger. Je cherchais la faille, ce sur quoi j’allais me faire attraper, ou étriper. La deuxième option me semblant à cet instant bien plus probable connaissant le bonhomme.

Je ramassai à la hâte quelques dossiers que je mis sous mon bras pour me donner un peu de consistance, je rabattis mon écran d’ordinateur pour l’emporter également avec moi, sachant qu’il détestait ceux qui passaient les réunions le nez sur l’écran je prenais un risque mais toutes les données de mon service étaient enfermées dans cette boite en plastique noire, et si je ne voulais être pris au dépourvu sur aucun sujet, il fallait que je l’ai à proximité.

Je lançai un regard furtif vers mon assistante qui me scrutait depuis quelques secondes comme si j’avais été une bête qu’on amène à l’abattoir cherchant du soutien dans tous les êtres vivants qui l’entouraient et qui auraient pu la soustraite à son funeste destin. Puis le pas lourd et trainant, je pris le chemin de l’illustre sixième étage.

(To be continued)



N’ajoutons rien, à la prochaine les gens, #FuckTheFish

L’épisode 1 c’est par là pour les retardataires et les curieux !

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