Le héros meurt à la fin #3

On y est !

Troisième chapitre de cette saga qui commence à prendre forme, et qui, comme son titre l’indique, va nous promener tout doucement vers une fin tragique.

Si vous arrivez ici par hasard et que vous vous demandez où tout ça a commencé, vous pouvez aller :

Encore merci mille fois à tous ceux qui suivent, commentent et surtout partagent.

On se retrouve en bas de page !



 

Je naquis le jour où je devins chauffeur de bus. C’est aussi idiot que ça en a l’air, mais avant ce jour tout n’avait été que le brouillon d’une vraie vie.

J’avais été un gamin heureux mais complètement stupide, aveuglé par l’amour rayonnant de ma mère. Elle avait toujours été très présente, occupant tout l’espace autour de moi. Elle et ses jupons dans lesquels je me réfugiais systématiquement pour échapper à toutes les horreurs du monde extérieur, à cette époque où l’école n’était pour moi qu’une succession de cauchemars quotidiens. Le résultat fut d’ailleurs sans appel. À trop vouloir oublier l’école chaque fois que je rentrais à la maison, j’oubliais même ce qu’on voulait m’y enseigner.

Les plis des jupons de sa mère. C’est certainement le seul endroit qu’on ne devrait jamais quitter et qui nous fait nous sentir confortable et en sécurité. C’est un lieu doux et chaleureux, presque humide et tiède, comme des effluves renaissantes d’une matrice originelle. C’est tellement loin aujourd’hui.

J’avais passé les trente premières années de ma vie à m’asseoir chaque jour, matin, midi et soir, à la même table. Les coudes sur la toile cirée aux motifs de vaisselle, rouges et bruns, goûtant les soupes, les plats en sauce et les fritures parfaites d’une mère qui m’aima sans retenue. Et que j’aimais démesurément en retour. Je l’avais contemplée pendant trois décennies, attendant comme un animal fou qu’elle me passe la main dans les cheveux en m’appelant « mon grand » et en me demandant ce qui pourrait bien me faire plaisir. C’était un petit bout de bonne-femme adorable. À peine assez grande pour ne pas être la petite que tout le monde raille, avec son regard noir perçant, ses cheveux ondulés retombant tout juste sur ses épaules et ses dents tellement blanches qu’on les eut crues fausses. Elle était magnifique et beaucoup d’hommes se retournaient sur son passage. Ça la faisait sourire. Elle ajoutait à cette beauté naturelle de petites touches de coquetterie, car même si nous n’avions pas beaucoup d’argent, elle portait toujours plein de petits bijoux, en toc bien sûr, qui la mettaient encore plus en valeur.

Absorbé par ma propre croissance et découverte du monde, je ne faisais peut-être pas assez attention mais je ne lui connu aucun passe-temps autre que s’occuper de moi et me faire rire. Mon père n’avait jamais vraiment existé, et nous en parlions très peu. J’avais été de trop pour lui. Ce qu’il avait espéré d’elle c’étaient des nuits brûlantes et des lendemains sans contraintes. Mais j’étais arrivé et même si la vieille voisine connaissait tous les trucs qu’on peut faire avec un cintre dans un moment de panique, ma mère me choisit plutôt que lui, et se mariait du même coup avec un destin qu’elle n’avait peut-être pas suffisamment anticipé.

Je vins au monde, ne demandai rien, mais exigeai tout de cette femme. Son temps, son énergie, ses nuits, ses peurs, toute sa vie. On ne parla jamais avec elle d’une quelconque famille. Nous étions seuls tous les deux. Pas de grands-parents, ni de cousins, ni rien. Les copains avaient tout ça, je savais donc que ça pouvait exister, mais je n’avais aucune idée de ce à quoi ça pouvait ressembler. Par conséquent ça ne me manquait pas. Nous nous suffisions. En tout cas, elle me suffisait. Je ne su jamais si je parvins, moi, à combler toute sa vie.

Dans la banlieue d’une grande ville d’une région perdue d’un pays vieillissant, elle nous avait trouvé un joli petit appartement dans un endroit calme pour que nous puissions y grandir et vieillir. Nous avions chacun notre chambre et les deux étaient reliées par une salle commune avec cuisine intégrée. Près de l’entrée qui donnait sans couloir ni artifice dans cette pièce principale, on trouvait la salle de bain et des placards remplis du vide de nos richesses. Un vrai petit paradis.

Les gens du quartier adoraient ma mère. Elle était toujours souriante avec tous et ils lui rendaient bien. Je ne compris jamais vraiment quel était son métier, mais il permettait de subvenir à nos besoins et c’était l’essentiel.

Je profitais grâce à elle d’une éducation pleine de douceur, et si quelques fois elle dut m’inculquer un peu plus fort que d’habitude des notions de bienséance qui avaient du mal à rentrer, c’était comme de douces caresses dans mon âme d’enfant. Elle a toujours été très tendre, elle me racontait des histoires pour m’endormir chaque soir. Parfois, alors que j’étais trop excité pour m’assoupir parce que l’histoire avait été trop extraordinaire et que j’en avais l’esprit encore tout retourné, elle n’hésitait pas à partager avec moi ce qu’elle appelait ses « bonbons magiques ». C’étaient là les moments que je préférais.

— Tu es comme tous les hommes de ma vie, tu ne me laisseras jamais une minute de répit. Tiens mon grand, maman va te donner un bonbon. Tu les aimes, non ?

Oui, je les adorais. Ils étaient quelque chose entre nous que personne d’autre ne savait et m’amenaient dans de doux rêves où je pouvais finir de parcourir en héros toutes les histoires qu’elle m’avait contées. Quand elle en prenait, souvent l’après-midi pour s’accorder un petit moment à elle, je la voyais ronronner comme un chat et se pelotonner dans ses draps en creusant de ses petites épaules ses oreillers pour s’y installer confortablement. Elle fermait les yeux et pouvait rester là des heures, béate et endormie. Et moi, je la regardais respirer doucement, durant des éternités qui me semblaient toujours trop courtes.

Nous n’avions peut-être pas de famille, mais nous n’étions jamais totalement seuls à la maison. Toute la journée des gens défilaient et venaient rendre visite à ma mère. Ils avaient toujours plein de cadeaux pour elle, de petites choses comme des fleurs ou des confiseries. Ce n’était rien mais ça égayait notre quotidien. Elle les accueillait toujours avec un large sourire et de très jolies robes. Moi je devais rester dans ma chambre où on avait installé une télévision pour que le temps passe plus vite. Les histoires de grandes personnes n’étaient pas pour moi. J’avais même le droit de mettre le son aussi fort que j’en avais envie et j’adorais ça, mais ça ne plaisait pas à tous les voisins. Heureusement qu’elle savait comment leur parler et qu’elle arrangeait toujours les choses quand l’un d’eux venait frapper à la porte. Il faut dire que notre immeuble était un véritable château de cartes en papier mâché. On entendait tout à travers les murs. Parfois, en entendant les planchers craquer, on se demandait quand il finirait par nous tomber dessus. Ce n’était pas très rassurant, mais nous y étions bien. Une fois je crus même entendre geindre des fantômes, poussant des râles haletants et effrayants. Quand quelques jours après j’osai le raconter à ma mère, elle parut dans un premier temps paniquée et fâchée, puis en me mettant la main dans les cheveux, comprenant que j’étais très apeuré par la présence de ces possibles revenants :

— Ne t’inquiète pas mon grand, les fantômes ça n’existe pas.

Le lendemain elle m’offrit un magnifique casque audio pour que je regarde mes dessins animés sans que le son de la télévision ne dérange les voisins, ni que de possibles ectoplasmes ne viennent me hanter.

Les années s’écoulaient, presque identiques, l’une après l’autre. À l’école j’allais de mauvaises notes en punitions. De bêtises d’enfants malicieux en découvertes des autres avec mes copains. De moments de joie en moments de bonheur toujours plus profonds avec ma mère. Plus je grandissais et plus elle s’intéressait à moi et à qui j’étais. Comme si, jusqu’à ce moment où je commençai à ressembler à un homme et plus à un bambin, je n’avais été qu’un animal à ne pas trop maltraiter et à faire survivre d’un jour sur l’autre. Nous avions, rien que pour nous, mille choses que nous partagions. Des ballades, de la musique, des jeux. Quand nous pouvions nous l’offrir nous allions au cinéma, et nous nous cachions entre les séances pour pouvoir passer d’une salle à l’autre tout l’après-midi sans devoir repasser par la caisse. Le personnel du cinéma où nous nous amusions tant ne devait pas être dupe. Il voyait bien notre manège, et quand nous ressortions quelques quatre ou cinq heures après être entrés il était difficile de faire croire que nous avions passé tout ce temps après le film à siroter des sodas au bar. Peu importait. Nous courrions vers la sortie, et haletants, main dans la main nous explosions de joie et de rire dès les portes franchies. Quand nos ballades nous emportaient vers les beaux quartiers aux boutiques rutilantes, nous jouions à la princesse accompagnée de son valet. Elle imitait à la perfection ces grandes bourgeoises que nous rencontrions dans les films en costumes et j’étais un parfait et silencieux palefrenier. Nous faisions déballer tous les étalages à des marchands persuadés qu’ils allaient pouvoir tout nous vendre. Parfois nous inventions des mots et des phrases sans aucun sens, n’ayant besoin que d’un regard pour nous comprendre, faisant croire que nous parlions une langue étrangère venue d’un pays si exotique que personne ne l’avait jamais entendue. Souvent nous finissions quand même par nous faire pincer. Alors à nouveau nous courrions, nous riions et nous ne rentrions chez nous aussi épuisés et heureux, les yeux encore humides de nos fous rires.

Les années s’écoulèrent donc sans que jamais je ne me soucie du lendemain. Je poussais, je mûrissais, mais je ne devenais pas un adulte pour autant. À l’école c’était un calvaire, et mes notes me permettaient juste de passer d’une classe à la suivante par l’indulgence de certains professeurs que ma mère invitait parfois à la maison pour dîner. Toujours un seul à la fois. Elle leur expliquait alors à quel point j’étais fantastique et que je pouvais avoir un bel avenir si je m’en donnais la peine. Puis quand le repas se terminait je m’enfermais dans ma chambre plein de gratitude envers cette mère qui prenait tant de temps pour moi. La laissant ainsi seule avec notre invité j’entendais encore parfois les fantômes à travers les murs et m’empressais de mettre sur mes oreilles ce casque audio qui ne m’avait pas quitté. Après ces repas, j’avais souvent une petite période de répit en classe, mais elle ne durait pas très longtemps. Et mes professeurs n’étaient pas tous sensibles aux petits plats de ma mère, certains refusaient même catégoriquement de lui adresser la parole alors qu’elle les suppliait de m’accorder leur indulgence.

Au début du lycée nous dûmes nous rendre à l’évidence : les études pour moi s’arrêteraient là. C’est le proviseur qui sonna le glas de ma présence sur les bancs de l’école. Je devais choisir une formation professionnelle car j’étais un fardeau trop lourd pour cette institution qui essayait de produire pour la nation des cerveaux bien pensants et bien calibrés. Comme si un talentueux boulanger devait s’effacer devant un médiocre banquier car il aurait quitté le lycée trop jeune pour apprendre un métier. Ce diktat des études obligatoires m’étourdissait. Je comprenais qu’un médecin puisse faire l’admiration de tous, mais pour les autres professions j’étais sceptique, déçu d’entendre ce discours, mais heureux d’échapper à ce formatage. N’en demeurait pas moins qu’il fallait que je choisisse et que je n’avais absolument aucune idée de ce en quoi je pouvais me transformer. J’étais bon pour rire avec ma mère et faire des idioties avec elle ou quelques copains triés sur le volet. Mais piocher un métier parmi tous ceux possibles, et me dire qu’il me collerait à la peau toute ma vie, je n’en étais pas capable.

Ce fut ma mère qui se lança et décida pour moi. Je serais boucher. Il n’y avait pas de chômage et peu de concurrence dans ce métier ingrat et rude dans lequel aucun gamin ne voulait se lancer. Ça faisait autant rêver les mômes de mon temps que de devenir comptable. Jamais un enfant, sauf si ses parents pratiquaient déjà cette profession, et qu’il y avait une affaire de famille à reprendre et à faire fructifier, ne se levait le matin en se disant « je vais devenir comptable, et ce sera formidable, j’ai tellement hâte ». Boucher c’était pareil, le sang et la dangerosité des ustensiles en plus. Je me révélai cependant un excellent élève. Qui l’eût cru ? Je fis rapidement la fierté de mes enseignants qui voyaient en moi le futur de la profession et de ma mère qui sentait peut-être qu’elle était enfin tirée d’affaire, et qu’elle pourrait souffler un peu. J’avais trouvé une voie, et il semblait alors qu’elle pourrait me permettre de vivre une jolie vie.

Quand tout va bien, il y a deux vérités qui font loi. La première c’est que ça parait suspect. Ce n’est absolument pas normal de ne pas avoir de problème. L’être humain est fait pour se morfondre et devoir continuellement franchir des obstacles. La seconde est que ça ne dure pas. C’est donc paradoxalement que nous cherchons tous à atteindre en permanence un état de bonheur parfait alors que nous savons pertinemment que ces deux règles vont nous rattraper tôt ou tard.

Ce fut un vendredi que tout bascula. Les catastrophes n’arrivent que les vendredis de toute façon.

Je faisais le malin avec des couteaux de plus en plus dangereux auprès de mes camarades pendant les cours pour montrer et démontrer que c’était bien moi le meilleur de la profession et que je serais bientôt le meilleur boucher du monde. Mais à force de vantardise ostentatoire, mon plus beau couteau, un désosseur à la lame courbe et au manche de caoutchouc jaune, vint planter sa fine pointe dans la paume de ma main droite. Je l’avais lancé en l’air pour le faire tournoyer dans l’espoir de le rattraper d’un geste qui aurait forcé l’admiration de tous. La lame transperça ma chair. La douleur fut atroce et une décharge électrique secoua tout mon corps. Désorienté et apeuré je saisis le manche de ma main gauche, peu habile, et arrachai d’un geste sec mais mal maîtrisé l’arme du crime. J’en déchiquetai un peu plus ma paume et j’hurlai à pleins poumons. Les encadrants accoururent, tentant de se frayer un chemin parmi mes camardes qui formaient une muraille humaine autour de moi, se tenant tous une main sur la bouche, soit pour se retenir de rire, soit pour se retenir de vomir. On me gronda en même temps qu’on me poussa vers une voiture pour m’emmener d’urgence à l’hôpital et tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Ma mère attendait déjà dans le hall quand nous arrivâmes. Elle était livide. Je fus pris en charge par des soignants tous plus attentionnés les uns que les autres, mais tous avaient la mine des mauvais jours en regardant ma main, et je savais bien que quand ils se décideraient à me donner un diagnostic il ne me plairait pas. Et il ne me plut pas, pas plus qu’à ma mère qui se mit à sangloter et n’osa plus me regarder à partir de ce jour qu’avec le regard empli de la compassion qu’on accorde aux malades condamnés par un cancer dévorant. Je ne pourrais plus jamais me servir complètement de ma main, c’était terminé. Je pourrais fermer le poing, mais pouvoir dissocier chacun des doigts pour des travaux précis et délicats m’était maintenant interdit par ma bêtise. S’envolèrent ainsi, en un instant, sur la chaise en plastique orange et dure d’un hôpital de banlieue, mes rêves de vie. Ils n’étaient pourtant pas si ambitieux que cela.

Comme tout doit toujours s’enchaîner dans la vie, ma mère mourut peu de temps après. Je ne suis plus capable de dire la date exacte, mais c’était un mardi, car les malheurs n’arrivent que les mardis. J’avais passé tellement de temps à ne rien faire de ma vie que la soudaine liberté de me retrouver sans celle qui emplissait tous mes vides, m’explosa au visage en mille feux aveuglants. Et une décharge acide de douleur me terrassa.

J’étais sonné, plaqué dans les cordes au bord du ring. Je m’assis par terre, à l’endroit où je m’étais figé, tenant encore à la main le téléphone qui m’avait annoncé la destruction de mon monde et qui d’un coup glissa de ma paume maladroite pour se briser sur le sol. Je restai les yeux dans le vide à attendre que le temps m’emporte moi aussi. Personne ne me remarqua. J’étais en plein milieu d’un trottoir passant, je gênais, mais personne ne me vit. Personne ne me bouscula ni même ne me frôla. On m’évita soigneusement pendant des heures, et quand, las et le dos endolori, je décidai de m’allonger, je m’endormis presque aussitôt sans que personne ne s’y intéressa.

Les heures puis les jours défilèrent. Mon corps avait glissé malgré moi, dirigé par un instinct de survie dément, vers un gros arbre qui se trouvait là, un de ceux qui agrémentent les bords de rues des villes et dont les racines sont emprisonnées derrières des barreaux art-déco. Je décorais la rue de mon corps replié sur lui-même. Certains passants me jetaient un coup d’œil, d’autres un sourire, mais la plupart grognaient de devoir éviter mon regard ou mon corps pour ne pas perturber la bonne marche leur vie. Je n’avais pas envie de les déranger. Je m’étais juste posé ici car plus aucun endroit n’était une destination. Pourquoi marcher ? Pour aller où ? J’avais tout sous cet arbre. J’avais la pluie et le vent, les odeurs de la rue et des rats, mes souvenirs et mon corps qui lentement pourrissaient. J’étais bien. Aussi bien que je ne l’avais jamais été. Plus rien n’existait d’autre que l’air qui entrait et sortait de mes bronches.

Je ne finis par m’interroger sur ma propre existence que quand mon ventre se mit à se nouer et à me rappeler sa présence par des douleurs sourdes. La faim. Je ne l’avais pas bien connue, gavé que j’avais été par ma mère. Combien de jours avais-je tenu sans qu’elle ne se manifeste ? Je n’aurais su le dire, mais elle était là maintenant et la seule alternative n’avait qu’une issue glorieuse, l’autre m’entraînant vers une mort que je n’étais pas sûr de vouloir connaître si rapidement et si profond fut mon désespoir. Je tendis donc la main.

On croit que c’est aux autres de vous tendre la main quand on est au fond du gouffre, mais c’est en réalité à celui qui est tout au fond de l’abîme de faire le premier geste pour appeler au secours. Secours qui ne viennent jamais aussi vite qu’on le voudrait. Si j’avais été une gêne visuelle jusqu’à ce moment pour les gens qui arpentaient mon trottoir, j’étais maintenant une gêne morale. Ils n’avaient qu’à m’éviter, maintenant ils devaient se justifier de ne pas être généreux et de ne pas envoyer vers moi le fond de leurs poches. Malgré cela, pas facile de susciter la générosité des badauds. Les recettes étaient maigres, mais elles furent en une petite heure suffisantes pour que je traîne ma puanteur vers la boulangerie la plus proche et que j’en extraie une baguette de pain toute chaude. La première bouchée m’envahit d’un bonheur qui fit se contracter tous les nerfs de mon corps. Je ressentis une jouissance intense. Et je dévorai bien vite tout mon précieux trésor. J’étais repu mais pas satisfait. Ce retour subit à la réalité m’avait tout autant assommé que le choc qui m’avait fait sombrer. Il fallait que je quitte ce bout de trottoir.

De ma main handicapée je fouillai rapidement toutes les poches de mon accoutrement, et retrouvai avec un petit frisson le contact du métal froid des clefs de notre appartement. J’allais rentrer chez moi. Ce chez moi où plus personne ne m’attendait. Ce chez moi qui ne serait plus jamais un chez nous et qui devait être dans un état aussi pitoyable que je l’étais après ces jours d’errance. Il me fallut un petit temps pour me ressaisir et comprendre dans quelle direction je devais aller. Pas question, sans argent et dans mon état, de prendre les transports. Je devais me déplacer à pieds, sans beaucoup de repères, et je n’étais pas tout proche de notre quartier… de mon quartier.

Les gens me scrutèrent tout au long du trajet et encore plus intensément quand je poussai la porte de mon immeuble enfin retrouvé, après y avoir fait tourner la clef correspondante. Je n’étais pas un voleur pour eux, ni un intrus car j’avais la bonne clef. Mais je n’étais pas non plus ce qu’ils s’attendaient à avoir comme voisin. Je suis sûr que beaucoup à cet instant paniquèrent de voir se détériorer les fréquentations de leur cage d’escalier. On n’était pourtant pas dans un coin chic de la ville. Mais on a rapidement des réflexes de petits bourgeois qui ne se mélangent pas quand on s’habitue au confort, aussi modeste soit-il.

Le pommeau de la douche me lava de mes jours dans la rue, et je pus, une serviette autour de la taille comme seul vêtement, faire le tour de cet appartement qui semblait tellement différent de ce qu’il avait toujours été. Une fine couche de poussière qui commençait à recouvrir le mobilier lui donnait l’air d’être hors du temps. Il fallait réfléchir vite. Si pendant mon absence personne ne s’en était occupé j’allais devoir enterrer ma mère et ensuite trouver un travail, sans quoi je serais condamné à retourner dormir sur mon trottoir.

Une fois habillé je me dépêchai de faire réparer mon téléphone avec le peu d’argent que j’avais trouvé en retournant tous meubles et leurs tiroirs. Je pus constater que beaucoup de monde avait essayé de me joindre. Tout d’abord, l’hôpital qui m’avait annoncé la mort de ma mère avait ensuite essayé de me contacter à plusieurs reprises pour m’expliquer ce qui s’était passé, et que je vienne m’occuper de les débarrasser de sa dépouille. Il ne me restait que peu de jours avant qu’ils ne préviennent les services municipaux et que ma mère soit jetée dans la première tombe restée ouverte. Puis je découvris qu’en me recherchant désespérément les aides-soignants avaient réussi à remonter la piste d’un oncle qui m’avait laissé un message.

Un oncle. Moi qui était censé ne pas avoir de famille, et qui avait toujours grandi dans cette certitude rassurante, il me poussait maintenant un oncle, et pourquoi pas une tante et des cousins ? Je rappelai pour découvrir que toute une famille, qui n’avait jamais eu aucune autre réalité que le regard perdu au loin de ma mère quand nous abordions ce sujet, était en train de prendre vie au bout du fil. Combien pouvaient-ils être ? Ils se mirent à parler tous en même temps quand ils comprirent qui les appelait, s’agglutinant certainement en désordre autour du téléphone et créant ainsi une joyeuse cacophonie. Je ne compris strictement rien de ce qu’ils dirent dans un premier temps, mais distinguais une bonne dizaine de voix différentes. Nous finîmes par nous entendre sur un lieu de rendez-vous. Ils y furent ponctuels et nombreux. Tellement nombreux. Le plus vaillant de la bande se dirigea droit vers moi et me saisit par les épaules. Il avait le sourire large, les dents parfaites et le cheveu aussi blanc que celui de ma mère était noir. Ce furent des retrouvailles au goût de découverte. Chacun me conta sa vie, et me demanda de narrer la mienne avec autant de ferveur. On me questionna sur ma mère et sur ce qu’elle avait fini par faire de sa vie. Quand je les interrogeai sur leur absence toutes ces années, on me répondit qu’elle était partie très jeune, et très vite, avec un garçon que personne a priori n’aimait et dont la simple évocation fit se froncer les sourcils et se noircir les regards.

Le surlendemain nous étions tous autour du trou creusé pour accueillir celle qui avait été ma mère, leur sœur, leur cousine, leur fille. Ma toute nouvelle grand-mère était inconsolable et jurait en le maudissant que son mari aurait dû tout faire pour la retenir. Tous m’avaient aidé à tout bien préparer. Chacun dans sa spécialité. De la cousine incollable sur les fleurs au beau-frère de la tante qui savait exactement où il fallait qu’on aille manger par la suite pour être sûr de profiter d’un bon mais solennel moment. Tout ça parce qu’il connaissait bien l’endroit et surtout le patron. Mais aussi le petit dernier qui avait glissé un billet au curé pour que la cérémonie eût l’air chic même si la défunte n’avait jamais mis les pieds au culte. Ce fut le plus gai moment de tristesse qui puisse être.

Mon oncle, le frère de ma mère, voulait que je travaille avec lui. C’était un fier syndicaliste avant tout. Il savait qu’il était important que les travailleurs soient protégés à la hauteur du sacrifice qu’ils faisaient, en donnant leurs vies et leurs heures à un patron qui ne savait pas tout ce qu’il leur demandait. Mais il était aussi, entre deux prêches révolutionnaires, chauffeur de bus et se plaisait à trimbaler les citoyens d’un coin de la ville à l’autre sans que ces derniers n’aient à se préoccuper de rien. Il m’expliqua tout ça avec tellement d’enthousiasme qu’il ne me laissa pas d’autre choix que de me lancer après lui dans cette carrière. Il fit tout. Il me présenta les bonnes personnes qui en connaissaient d’autres qui devaient m’aider à passer les concours et surtout le permis, sésame sans lequel rien n’aurait été possible. Tout alla très vite, et je me demandai à certains moments si nous faisions bien tout dans les règles ou si la folie et l’amitié qui unissaient tous les amis de mon oncle ne nous emmenaient pas un peu loin des limites de la légalité. Peu importait finalement, car un matin je reçu le coup de tampon final qui vint orner mon certificat. J’étais chauffeur de bus certifié, employé par la ville et heureux de l’être.

Je fus assigné dès le début, et j’y suis encore aujourd’hui, à une ligne qui part des quartiers un peu populaires au nord de la commune pour se terminer vers les zones de bureaux à l’ouest, et demi-tour. J’avais en gros la mission d’amener au travail les petites mains et de venir les chercher le soir quand elles étaient épuisées et n’aspiraient plus qu’à s’effondrer dans leur sofa, espérant au passage avoir un dernier sursaut d’énergie pour attraper une cuisse de poulet, un bout de pain ou un simple verre d’eau.

J’adorais ce trajet, et je l’aime toujours, mais il y eut une période où presque chaque matin, à heure fixe, je devais croiser la route d’un fou furieux qui n’avait de but dans la vie, me semblait-il, que de malmener celle des autres. À bord de sa superbe allemande noire, tirant vers le gris-poussière à cause d’un manque flagrant d’entretien, il zigzaguait, klaxonnait, hurlait en baissant la vitre sur tout ce qui se présentait à sa portée. Si j’avais le malheur de bloquer un croisement ou de l’empêcher bien malgré moi de me dépasser, il arrivait alors à recruter dans sa folie ses voisins du jour et à les faire participer de bon cœur à tout son capharnaüm.

J’avais retrouvé une vie et découvert une famille. J’avais compris que toutes ces années magnifiques avec une mère tellement aimante n’avaient été que le refuge de sa profonde tristesse. J’avais donc envie de ne croiser dans mes journées que des gens souriants. Je faisais tout pour que mes passagers le soient et qu’ils passent avec moi un petit moment qui leur ferait oublier leur vie s’ils en avaient besoin. Mais il y avait ce taré qui apportait au milieu de mon paysage devenu chatoyant la noirceur de sa hargne.

Je ne compris jamais cet énergumène, ni ce qu’il voulait, ni quel plaisir il pouvait prendre à se comporter ainsi. J’aurais voulu que nos routes n’aient jamais eu à se croiser. J’espérais chaque matin qu’une puissance surnaturelle se saisisse de lui, le projette à l’autre bout de l’Univers et nous rende enfin la paix.

Et un matin, sans préavis, il n’était tout simplement plus là.

Je pensai tout d’abord que c’était, comme les weekends, un de ces jours où il prenait peut-être un autre itinéraire pour aller faire souffrir d’autres parties de la ville, ou qu’il était en vacances. Mais les jours qui suivirent furent identiques. Plus de voiture allemande noire extrêmement sale dans mes rétroviseurs. Pas plus que devant moi. Rien. Il était parti. Je n’en revenais pas. J’étais presque déçu de ne jamais avoir pu descendre de mon bus pour me confronter à lui, pour essayer de l’adoucir. Et ma vie put enfin reprendre son cours, sans heurt.

Le soir du jour où je compris que je n’aurais plus jamais affaire à ce fou, je dînai chez mon oncle, avec sa femme, mes deux neveux, et ma grand-mère. Un repas simple mais généreux, fait de plats en sauces et de vin un peu trop amer.

— Tu as passé une bonne journée ? me demanda le frère de ma mère.

— Oh oui mon oncle, répondis-je enthousiaste, la plus belle depuis des années.

(To be continued…)



C’est avec des courageux comme vous qui arrivent en bas de ce chapitre que l’histoire peut vivre.

Merci encore d’être allé au bout, reprenez votre souffle maintenant. Le prochain chapitre arrive très vite, et le héros central revient… directement au fameux trente-huitième étage !

À la prochaine les gens, #FuckTheFish

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