Le héros meurt à la fin #4

Salut les gens !

De retour pour un quatrième épisode et là ça commence à être chaud !

Pour ma part je m’enfonce un peu plus dans la schizophrénie, je ne distingue plus la réalité de la fiction et vous conseille d’écouter un album de The Who en lisant ce chapitre.

(mille mercis à mes correctrices pour tout le travail de fourmis qu’elles ont produit encore une fois)

On se retrouve en bas de page.

Note importante : modification de la fin du chapitre #2, le héros ne se dirige finalement pas vers le sixième, mais vers le trente-huitième étage. (avec un roman feuilleton ça devait arriver ce genre de modification…)

(lien vers le premier chapitre, si vous êtes arrivés ici par hasard)



Il portait encore sa cravate vert bouteille, celle qui semblait toujours trop longue. Je me promis, en la fixant tel un stroboscope hypnotisant, qu’un jour je résoudrais ce mystère. Son torse était-il trop petit, ses jambes trop longues, ou ne savait-il tout simplement pas faire un nœud bien proportionné ? Quoiqu’il en était je conclus d’abord qu’une liberté trop importante était laissée aux maisons de prêt-à-porter qui se permettaient de mettre en vente ce genre d’horreurs. Donner la possibilité à des gens, aussi peu dégourdis qu’ils l’étaient, de choisir leurs tenues vestimentaires dans ces conditions relevait du terrorisme visuel. Et c’était une injustice crasse de me faire subir cette vision apocalyptique dès le lundi matin. Il aurait pu choisir n’importe quel autre chef de service sur qui passer ses nerfs matinaux et lui imposer la vue de cette atrocité verdâtre, mais c’était tombé sur moi. Je détournai mon regard pour ne pas me tourmenter davantage et fixai un point par-dessus son épaule pendant qu’il me racontait encore je-ne-sais-quoi. Je n’étais pas le plus attentif des publics. Mais j’avais pris l’habitude que ce qu’il pouvait raconter n’intéressait de toute façon personne d’autre que lui, et son ego, son meilleur et certainement seul ami. Faisant mine d’être profondément imprégné de sa sainte parole je me demandai inopinément s’il n’enregistrait pas tous ces discours inutiles qu’il ne tenait que pour lui-même. Mon esprit m’entraînant un peu plus loin dans le délire, je l’imaginai se les repassant le soir, au lit, pour s’endormir. Peut-être y prenait-il même un plaisir charnel, entièrement nu sous ses draps de coton rose pâle, dans une pénombre que perturbait seulement la lumière des réverbères qui pénétrait par les interstices de ses stores vénitiens. Cette simple pensée me fit tressaillir de dégoût.

— Vous écoutez ce que je vous dis ou vous n’en avez rien à faire comme d’habitude ? hurla-t-il vexé de se rendre compte que j’étais plutôt adepte de la deuxième de ses hypothèses, et gratifiant son sous-main d’une traînée de postillons rageurs.

Ecouter quoi de toute façon ? L’articulation du bonhomme rendait son discours parfaitement incompréhensible. On aurait dit qu’il parlait en mastiquant une meringue trop molle tout en aspirant de la mélasse à travers une paille trouée. Ce mélange de propos totalement abscons, jetés à la volée dans un monologue indéchiffrable, me donnait généralement envie de me percer les tympans.

— Si si, je vous écoute Monsieur, m’excusai-je avec malgré tout un léger rictus, comme un gosse pris en train de roupiller par son professeur de latin.

Il continua, satisfait de ma réponse servile, à déblatérer sur son ton inintelligible, me laissant le temps d’admirer son bureau. L’antre du pouvoir centralisé de notre firme toute puissante. L’endroit où se trouvait le fauteuil que tous les présidents de notre entreprise s’étaient transmis à chaque soubresaut du conseil d’administration. Y être invité était l’objectif inaccessible de tous les sous-fifres. Nous devions, d’après nos dirigeants qui se montraient bienveillant à l’encontre de notre vassalité, convoiter cet instant comme l’aboutissement final de notre misérable réussite. Réussite qui n’était d’ailleurs due qu’à la bonne et généreuse volonté de l’occupant temporaire des lieux, à notre capacité à le satisfaire et au sens du vent.

L’endroit était aussi grand qu’il était haut perché. Ce qui n’était qu’un simple bureau était aussi grand que deux fois le logement dans lequel je vivais, et je me sentais déjà privilégié de ce point de vue là. Tant de place perdue pour réussir à loger un corps humain et son estime démesurée de lui-même donnait le tournis. Pour y accéder, on sortait de l’ascenseur au trente-septième étage, et après s’être présenté au cerbère de service en faction dans le couloir, on empruntait l’escalier monumental qui menait vers l’étage suprême. Arrivé tout en haut, plus de portes ni de cloisons, tout n’était qu’espace vide et luminosité. Les couleurs mêmes des mobiliers et des revêtements avaient été travaillées pour rappeler toute l’autorité que conférait la position du locataire des lieux.

Nous étions tous deux assis de part et d’autre d’une gigantesque table en verre transparente, aux pieds en inox poli, sur laquelle ne traînaient que son téléphone et quelques notes manuscrites. Il trônait sur un véritable fauteuil de roi, noir et argenté, fait de cuir mat et de métal luisant, qui lui conférait une position bien plus élevée que la mienne, avachi que j’étais sur un petit siège très bas, les genoux me remontant presque sous le menton. La moquette était d’un bleu nuit tendant vers le noir, sans tâche, sans même la moindre petite poussière blanchâtre qui aurait pu donner au paysage ambiant une once de vie. Un peu partout étaient dispersés des sièges qui se voulaient revendiquer une origine historique mais dont les étiquettes brillantes, dissimulées derrière les pieds, démontraient qu’ils venaient en fait de l’entrepôt d’un grossiste local spécialisé dans le vrai-faux-vieux. Aux murs s’étalaient des tableaux abstraits aux couleurs trop vives et sans aucun intérêt, même pour la sensibilité artistique d’un bigorneau. Des œuvres certainement très chères et choisies par quelques-unes des nombreuses maîtresses du tenancier, dont il vantait l’existence dans les dîners mondains qui rassemblaient tous les autres comme-lui. Elles les avaient sans doute piochées dans les collections des peintres sans avenir qui encombraient les galeries des quartiers où il ramassait ces dames. Elles avaient atterri dans ce cimetière, accrochées à un clou, pour le plaisir de la vantardise et le renflouement des comptes en banque de leurs géniteurs. Éparpillées dans la pièce, on trouvait également des petites tables basses rondes entourées d’assises aux formes et textures aléatoires. Elles formaient de petits enclos où il aimait parfois asseoir ses collaborateurs intimes pour tenir des réunions inutiles mais qu’il imaginait dynamiques et qui permettaient, selon lui, de casser les codes de la hiérarchie traditionnelle. J’imaginai surtout qu’il devait y piquer des siestes monstrueuses car c’est exactement ce à quoi j’aurais réservé ces espaces à sa place. Tout cela baignait dans une lumière artificielle dont la source était difficile à identifier. Aucune fenêtre n’était visible, et je me demandai si les actionnaires ne les avaient pas faites enlever pour éviter qu’il ne nous jette à travers à chacun de ses coups de sang.

Les minutes semblaient des éternités avec lui. Après avoir terminé de faire l’inventaire de son bureau, je me mis à le fixer et à le dévisager, sans pour autant le regarder directement dans les yeux ; c’était un exercice bien trop dangereux et beaucoup avaient disparu de la circulation pour moins que ça. Il n’était ni jeune ni vieux, personne ne se souvenait de ce à quoi il ressemblait avant d’atteindre cet étage prestigieux, et si je ne l’avais pas su par ailleurs, j’aurais été bien incapable de lui donner un âge. Il était à la fois beau et vilain, comme si une aura foudroyante se dégageait de cet être frêle, qui de toute évidence n’avait pas gravi les échelons par la force des bras, mais bien par la ruse des croches-pieds, s’appuyant d’étape en étape sur les corps étalés de ceux qu’il avait fait trébucher. A bien y regarder, du plus profond de son être, il était quand même plus vilain que beau. Je n’imaginais d’ailleurs pas à cette époque qu’on pût devenir un grand patron d’industrie, fleuron de la nation, sans être abjecte, manipulateur et insensible. Sa beauté émergeait donc dans sa formidable capacité à nous surprendre par sa malice, à nous terrasser en quelques mots, et à nous faire nous sentir tout petits, insignifiants, autant qu’il souhaitait qu’on le soit. Nous étions ses bons petits soldats, sa ligne de front offerte au sacrifice derrière laquelle il se réfugiait avec ses plus proches collaborateurs, bien planqués et au chaud sous l’aile de leur supérieur. C’était la beauté d’un titan, voire d’un dieu, asservissant un peuple dévot et béatement heureux de l’être. En observant ses cheveux je restai un temps perplexe, essayant de comprendre comment une personne aussi importante pouvait avoir le temps d’entretenir une chevelure de manière aussi parfaite. Sa tignasse était d’un noir de jais éclatant, simplement ponctué d’une petite mèche grise sur le côté gauche. Aucun épi n’y apportait une petite touche de folie, et aucun petit cheveu rebelle n’osait partir dans une direction incongrue. Mes cheveux à moi étaient toujours en bataille dès que je leur laissais plus d’un centimètre de liberté, à tel point que je finissais par m’en satisfaire et à afficher ce désordre comme une marque de volonté de ma part. Je n’avais pas le temps de passer chez le coiffeur aussi souvent que cela était nécessaire d’après les codes de notre société. Alors j’avais, dans les quinze jours qui précédaient un tour sous la tondeuse, des mèches anarchiques qui m’ornaient le crâne, menant une révolution contre le bon goût. Mais lui devait avoir à coup sûr une armée de petit personnel à ses soins pour le remettre en état. Je poussai ma réflexion jusqu’à me demander s’il n’y avait pas aussi des médecins et infirmières cachés dans un recoin de la pièce. Des soignants à son service qui venaient lui faire ponctuellement les injections nécessaires à ce qu’il garde toute son énergie d’une heure sur l’autre. Cela devait lui permettre de faire face, sans faiblir, à tous ces incompétents que nous étions, et qui défilaient devant ses yeux et sous ses hurlements à longueur de journée. Il devait avoir une sacrée condition physique de toute façon, le gaillard, pour tenir le choc. Devant un tel aréopage d’andouilles, je n’aurais jamais trouvé la force de tenir comme il le faisait. J’aurais même pu devenir violent par moment, de lassitude, pour que ça se termine. Alors avec ou sans dopage, j’admirais cet aspect du personnage. En attendant, que ce soit mérité ou pas, je n’avais pas rejoint ses troupes pour me faire engueuler à longueur de temps, j’avais déjà ma mère pour ça, et le rôle était bien tenu.

— Vous revenez en fin de semaine et vous me donnerez votre planning, conclut-il.

J’étais pris au piège. Un planning pour quoi ? Je n’avais absolument rien écouté. D’habitude, on montait dans son bureau se faire sermonner et on ressortait groggy mais surtout congédié à grands coups de pied dans le moelleux, avec ordre de ne pas revenir de si tôt. Là, il me fixait une échéance, ce qui était une grande première et devait signifier qu’il attendait quelque chose de moi, que j’avais une tâche à accomplir. Je me mis à paniquer et à réfléchir très vite.

— Euh… Monsieur, je voudrais être certain de tout avoir compris, tentais-je. Quand nous nous reverrons…

— Vendredi, coupa-t-il, vous verrez ça avec mes assistantes.

— Vendredi très bien, repris-je avec un léger trémolo dans la voix. Mais qu’attendez-vous précisément comme planning ?

Il me transperça. Je sentis physiquement comme une flèche émanant de ses yeux traverser ma cage thoracique. Il me sembla même que mon cœur sauta un battement ou deux. Il comprenait que je n’avais rien écouté. J’espérai qu’il mit ça au crédit de mon incompétence qu’il pensait immense.

— Vendredi vous me direz en combien de temps vous pouvez me bazarder toute votre équipe !

Je restai une fraction de seconde interdit. Totalement étourdi. Comment ce méprisable cafard dégoulinant de condescendance avait-il pu enfin se décider à me permettre de réaliser le rêve que je caressais depuis mon arrivée ? Me débarrasser de tout cet inutile amas de chair humaine qui formait mon équipe était un fantasme qui devenait subitement, sans aucun signe avant coureur, réalité. Tous ces bras cassés avec lesquels j’essayais désespérément, depuis des années qui m’avaient semblé des siècles, d’obtenir des résultats, et qui me regardaient chaque jour comme si je parlais à une bande de poules idiotes ; tous autant qu’ils étaient allaient être renvoyés chez eux pour me laisser le champ libre. Les sentiments de haine que j’avais ressentis se transformèrent soudain en profonds sentiments de reconnaissance envers cet homme qui se tenait majestueusement de l’autre côté de son immense bureau, et je sentis en moi une motivation renouvelée par cette annonce. Ma bataille tant attendue contre l’incompétence généralisée allait pouvoir commencer. Si je m’étais senti autorisé à laisser s’exprimer mes sentiments, j’aurais pleuré de joie.

Mais je demeurai pragmatique et décidai de prolonger cet instant de grâce, en profitant de ce que nous semblions enfin, lui et moi, sur la même longueur d’onde. J’allais certainement pouvoir recruter à la faveur de ces licenciements, ou de ces accidents graves, ce serait selon le degré d’urgence et leur volonté de déguerpir. Je décidai de me préoccuper de la méthodologie plus tard pour vivre pleinement le présent. Tous ceux que j’avais toujours voulu voir m’entourer rejoindraient bientôt mes rangs pour créer un véritable escadron de mercenaires que toutes les entreprises de la planète nous envieraient. Je devais absolument obtenir de pouvoir entamer cette chasse de têtes en même temps que je couperais les autres.

— Et concernant leurs remplacements, articulai-je très doucement, dois-je commencer à…

— À rien du tout, m’interrompit-il furieux, vous me préparez le départ de tout le monde, le reste, ça ne vous regarde pas. Je vous laisse votre assistante sans qui vous ne savez même pas écrire une lettre, mais je ne veux plus voir les autres ! Une bande de bons à rien qui prend de la place.

Puis il baissa le regard pour lire quelques notes qui traînaient à portée de main comme s’il cherchait à se donner de la consistance. Je n’avais pas volé cet ultime emportement de sa part. Je savais pourtant qu’on ne faisait pas de demande spontanée quand on était assis en face de lui, mais l’euphorie de l’annonce l’avait emporté sur la retenue. Je me tus, c’était déjà trop beau pour que j’insiste trop lourdement au risque de tout perdre, et j’attendis simplement qu’il reprenne la main. Il me congédia sans ménagement d’un simple geste de la tête, m’indiquant qu’il m’avait assez vu pour ce matin. Une fois sa main mollassonne serrée et les premières marches d’escalier descendues, je contractai le poing dans un geste de victoire en marmonnant pour moi-même :

— Ça va saigner !

~~~~~~~~~~

Le reste de la journée passa très vite. Je fus absorbé par la rédaction de la stratégie à mettre en place pour obéir à l’ordre inespéré qu’il m’avait intimé. Les idiots défilèrent comme d’habitude dans mon bureau pour me demander de faire ou de décider à leur place ce pour quoi ils étaient normalement payés. Mais ce jour-là, rien ne me pesa. Je répondis à chacune de leurs doléances avec bienveillance et même entrain, ne gardant que pour moi la pensée heureuse de les imaginer bientôt loin d’ici. Je me surpris même à prendre quelques initiatives presque humaines, comme inviter mon assistante à partager un café pour m’enquérir de comment elle allait. Elle parut légèrement confuse mais ravie de ce soudain intérêt. Sans lui dévoiler la merveilleuse nouvelle, je pus évaluer les dégâts que pourraient causer sur elle ces licenciements abruptes qui la laisseraient seule face à moi. Elle me confia que l’équipe était pour elle depuis longtemps une famille, et je mesurai aisément quel drame immense cela allait être pour elle. Je m’empressai alors de sonder chacun de ceux qui étaient présents dans les bureaux sur leur propre existence et sur les dommages que j’allais causer. Je jubilais. Ce serait un drame cataclysmique pour des dizaines de familles que j’allais projeter dans la souffrance en vengeance de toute l’incompétence qu’ils m’avaient faite subir pendant tout ce temps. Toute cette torture que j’avais endurée allait trouver son écho dans mon action. Ils comprendraient peut-être enfin qu’ils n’avaient jamais servi à rien d’autre qu’à m’encombrer.

J’avais hâte de pouvoir rentrer chez moi et d’en parler avec ma douce compagne. Elle allait être fière de moi et de mon plan pour tout mettre en oeuvre rapidement. Faire ce que le patron avait demandé devait pouvoir me faire remonter, ou du moins ne pas descendre, dans son estime, et c’est tout ce dont nous avions besoin. Après des années de démesure et de fête, nous parlions de famille, de weekends entre amis, de maison à la montagne. Pour tout cela, il fallait de l’argent et de la stabilité professionnelle. La servilité était la seule clef. J’avais serré les dents pendant longtemps mais maintenant il m’était donné l’occasion de démontrer mes capacités à obéir sur une tâche qui semblait ardue. Elle ne l’était pas réellement car j’abhorrais ces personnes, mais ça ce n’était pas la peine de le faire savoir. Je devais jouer mon rôle, être bien discipliné, et même montrer un peu de réticence morale tout en faisant du zèle. La partition allait être parfaite.

Entre deux pauses de sondage psychologique avec mes ouailles, je noircis quelques pages de brouillon de mes prémices de réflexions stratégiques. C’était presque inutile. S’il m’en avait été donné la possibilité, j’aurais réuni tout le monde dans une pièce et je leur aurais demandé de rassembler leurs affaires dans l’heure et de quitter les lieux par la petite porte de derrière, en faisant bien attention de ne pas déranger ceux qui continuaient à travailler pour rattraper toutes les catastrophes qu’ils laissaient. Ça aurait été expéditif, propre et net. Un boulot bien fait. Cependant des lois régissaient encore ce pays, et il fallait que je m’y plie. Hors de question de rater mon coup et de faire supporter à l’entreprise des coûts de procès inutiles pour se défendre contre des salariés qui auraient contesté leur sort.

— Comment s’est passé votre rendez-vous ?

Un de mes incompétents notoires venait de passer la tête par l’entrebâillement de ma porte. C’était un des seuls avec qui je n’étais pas encore allé prendre un café pour l’entendre me raconter à quel point sa vie sans cette entreprise serait un désert. Il osait venir s’enquérir de ce qu’il se passait de ce côté-ci du couloir. Il faisait partie de ceux qui aimaient le plus échafauder des ragots et des rumeurs sur trois fois rien. Dès qu’une petite information lui parvenait, il en faisait un roman à épisodes et c’est exactement ce qu’il venait faire à cet instant dans mon bureau, chercher le scoop.

— C’était parfait, répondis-je guilleret, l’avenir est plein de projets !

Evidemment il ne saisit ni l’ironie de la phrase, ni ne vit le précipice au bord duquel mon fameux rendez-vous, qui l’intéressait tant, venait de le placer. Il eut un sourire large et me confia son soulagement. Les rendez-vous chez le grand patron n’auguraient généralement rien de bon, et il avait eu peur qu’on commence à lui enlever des missions suite à un quelconque mauvais jugement de son médiocre travail. Je le rassurai à nouveau, seul moyen de m’en débarrasser, mais pensai pour moi-même qu’il serait le premier par lequel je commencerais le ménage.

Il fallait que je rentre rapidement, je ne tenais plus. Dès qu’il eut quitté mon bureau, je rangeai en vrac dans mon sac les quelques affaires indispensables qui n’avaient rien à faire sur mon bureau, enfilai ma veste, pris ma sacoche par l’anse et me précipitai vers le bolide laissé le matin, sans prendre le temps de fermer à clef derrière moi. Mon assistante, future rescapée de l’hécatombe, saurait bien s’en occuper avant de s’en aller. Le retour vers la maison me parut léger. Je n’éprouvai que peu d’animosité envers tous ces gros lourdauds qui trimbalaient leurs guimbardes fatiguées le long des routes que j’avais besoin d’emprunter rapidement pour retrouver ma vraie vie. Mon arrivée à la maison se devait d’être triomphale, et surtout je devais mettre ma petite moitié d’une humeur à m’écouter parler des heures de mes projets, les yeux emplis de fierté. Je tournai donc précipitamment à gauche à l’endroit où d’ordinaire je continuais paisiblement tout droit pendant quelques centaines de mètres, pour me retrouver dans les rues commerçantes. Une place réservée aux livraisons me tendit les bras et je pus commencer à flâner à la recherche de quoi me remplir les bras de charmantes attentions.

La boulangerie fut ma première cible. Déjà identifiée en passant devant en voiture trente secondes avant, elle exposait dans ses vitrines lumineuses, des brioches splendides aux reflets dorés et rouges. Elles donnaient faim, et je savais que ma tendre aimait particulièrement cette recette. J’en raflai deux d’un coup, pour un petit billet échangé contre quelques pièces avec la boulangère qui n’en demandait pas tant et que je gratifiai d’un large sourire et d’un regard prolongé et plongeant dans le décolleté. Elle, au moins, savait captiver ses clients et leur donner envie de revenir. Les brioches sécurisées dans leur sac en papier sous mon bras, je devais maintenant trouver des fleurs. Il m’était impossible de rentrer sans ces adorables petites touches de couleurs, qui n’ont jamais réussi à m’émouvoir, mais étaient a priori indispensables à toute soirée qu’on voulut réussie. Je désignai à la fleuriste, dont la jupe était aussi courte que son haut était baillant, un bouquet qui m’avait tapé dans l’œil et dont j’étais bien incapable de citer la composition exacte. Nouvel échange de billet et de pièces, et je repartis aussitôt vers mon véhicule, qui avait l’air d’empêcher un camion de se garer pour faire son travail. S’ensuivit un échange d’insultes avec le chauffeur qui me revigorèrent et ajoutèrent à ma bonne humeur. Je le saluai d’un long et tonitruant coup de klaxon en quittant la place, et pris même le temps d’ouvrir la fenêtre pour lui adresser un signe d’au revoir avec mon majeur gauche tendu en l’air. Quelle belle journée!

Les dernières centaines de mètres qui me séparaient encore du portail d’arrivée me parurent légères, comme si je les avais traversées sur un tapis volant. Une fois garé, je pris à peine le temps de m’assurer que la belle allemande était parfaitement alignée avec les murs du box qui l’enfermerait pour la nuit et me précipitai vers les étages. Je vérifiai juste une dernière fois, en me retournant avant d’être complètement engagé dans la cage d’escalier, que j’avais bien verrouillé ma monture, en appuyant encore un coup sur le bouton de fermeture centralisée de la clef. Je ne souhaitais pas que le doute m’assaille en plein repas et que je sois contraint redescendre vérifier avant de me coucher, car à coup sûr cela m’aurait empêché de passer une bonne soirée et de dormir. En grimpant quatre à quatre les marches, je me demandai quand même si j’avais bien appuyé sur le bouton et si j’avais bien vu un seul coup de clignotants et pas deux. Je fis aussitôt demi-tour, redescendis à mon niveau de parking, et depuis la porte du sas appuyai de nouveau sur le bouton de la clef. Une lueur orange au loin me confirma que tout était en ordre, et je pus reprendre mon ascension, tout en gardant les clefs à la main pour ne pas risquer d’appuyer avec ma cuisse sur le bouton si je les mettais dans ma poche. Il serait bien temps de les ranger quand je serais arrivé à l’appartement, trop loin pour risquer un déclenchement intempestif.

Sur le palier, dans le couloir, ça sentait déjà fort le tabac et l’alcool chez les voisins. Les étudiants allaient remettre ça pour la soirée, mais j’étais si léger que cela ne me mit pas dans la rage habituelle. Ils étaient des dégénérés que la société rejetterait bientôt dans un caniveau quelconque. Pour ce soir ils pouvaient bien faire ce qu’ils voulaient ; rien ne pouvait m’atteindre ni me ralentir dans le besoin de partager mon bonheur soudain.

Je sonnai et frappai à la porte quasiment simultanément, espérant ainsi faire comprendre à quel point j’étais heureux d’être là et pressé d’entrer. Comme il s’était déjà passé deux bonnes secondes et que personne à l’intérieur ne réagissait, je compris que ma douce était soit très occupée, soit qu’elle s’en fichait, et je sortis donc mes clefs rapidement de ma sacoche pour insérer celle de la porte principale dans le trou prévu à cet effet. A peine avais-je eu le temps de commencer à tourner le petit objet métallique que la porte s’ouvrit et que ma tendre apparut sous mes yeux.

— Hey! Tu es déjà là ! s’étonna-t-elle souriante. Je ne répondis pas tout de suite, ne sachant quoi penser de cette remarque. Un « c’est formidable que tu sois déjà là » aurait été plus clair. Était-elle contente, surprise ou gênée de me voir rentrer plus tôt que d’habitude ? Il fallait que je lève le doute, mais je remis ça à plus tard. Pour l’instant nous avions à parler de ma gloire future, et des moments magiques que j’allais enfin traverser au travail.

— Oui, j’ai passé une journée formidable, il fallait que je te raconte, relançai-je en lui tendant le bouquet de fleurs qu’elle avait fait mine de ne pas voir en ouvrant la porte, et en secouant le paquet de brioches pour qu’elle remarque le nom de la boulangerie inscrit dessus et s’en réjouisse.

— Hmm, huma-t-elle, elles sentent bon. Puis elle m’embrassa rapidement et m’invita enfin à rentrer chez moi.

Une fois à l’intérieur elle m’enlaça et voulut m’embrasser de nouveau, mais je n’avais pas le temps.

— Attends, il faut que je te raconte, l’interrompis-je. Et je la repoussai légèrement, tout en lui tenant le coude pour la mener avec moi vers le salon et l’asseoir dans le sofa. Je m’installai juste en face d’elle, ma veste encore sur les épaules et mes chaussures aux pieds.

— Enlève quand même ta veste et tes chaussures, m’ordonna-t-elle, mets toi à l’aise. Je vais mettre les fleurs dans un vase et tu me raconteras tout après.

Et elle fuit vers la cuisine, les fleurs à la main, souriante. J’obéis, retirai de mon corps tout le superflus et surtout tout ce qui pouvait se froisser ou salir le tapis, et me réinstallai dans le salon en attendant ma belle. Elle arriva rapidement, un vase rempli des fleurs entre les mains, et le disposa entre nous sur la table basse. Elle était radieuse, à la fois belle et jolie, magnifique et charmante. Certaines femmes n’étaient que belles, et donc seulement destinées au désir charnel, d’autres que jolies et donc seulement destinées à être aimée, elle était les deux. Cette pensée me fit soupirer d’aise, je me m’inquiétai simplement de savoir si l’abus de brioches n’allait pas la faire tomber un jour définitivement dans la deuxième catégorie, voire la faire sortir de toute catégorie acceptable, et je me dis que j’aurais mieux fait d’en prendre moins.

— Alors ? interrogea-t-elle, que se passe-t-il ?

— Tu ne me croiras jamais, la défiai-je, je dois virer tout le monde ! Ça y est, je vais enfin pouvoir recruter mon équipe de rêve.

— Comment ça tu dois virer tout le monde ?

— Le chef m’a fait venir dans son bureau, et après m’avoir copieusement engueulé comme d’habitude pour un sujet dont je ne me souviens pas, il m’a demandé de revenir le voir vendredi prochain avec un plan pour foutre tout le monde dehors.

— Mais c’est horrible ! elle avait un petit rictus d’écœurement sur le visage en prononçant ces mots. Que vont-ils devenir ?

— On s’en fiche ! Ce n’est pas ça l’important. Tu te rends compte, je vais peut-être enfin pouvoir travailler correctement et avec des gens compétents. Je dois juste garder mon assistante, mais les autres, dehors !

Elle me regarda longuement, intensément, comme si elle essayait de sonder mon âme, restant muette, interdite. Je sentis qu’elle ne partageait pas mon enthousiasme quand elle se leva, qu’elle mit sa main sur mon épaule et me dit simplement :

— Si tu es content c’est le principal. Et elle déposa un baiser sur mon front avant de disparaître dans la chambre.

A mon tour je restai complètement figé par sa réaction. Je venais de lui annoncer une nouvelle à la portée monumentale, et elle n’avait pensé qu’au devenir de cette horde de bons à rien, et pas un mot sur mon bien être. Je ne compris pas ce manque d’engouement. Je lui parlais tous les soirs depuis des mois voire des années des difficultés que j’avais à faire correctement mon travail, entouré de cette équipe. Et maintenant que la solution m’était apportée, elle s’intéressait à eux plutôt qu’à moi. Incompréhensible. J’étais terrassé par autant de dédain.

Je ne la rejoignis pas dans la chambre pour continuer la conversation et essayer de la convaincre. Je mis de la musique, et me plongeai dans la lecture d’un roman que j’avais commencé quelques jours auparavant et que je comptais bien terminer rapidement. Un truc d’horreur, pas bien écrit mais plein de suspens. Ça me détendit un peu, mais j’étais sous le contrecoup de son attitude et les mots défilaient sous mes yeux sans que j’en capte le sens. Dix pages passèrent avant que je me rende compte que je n’avais absolument rien compris à ce que je lisais. Je revins mettre le marque page à l’endroit où je pensais avoir complètement décroché, et remis le livre à sa place. Cela ne servait à rien de continuer. Elle était passée de la chambre à la cuisine, où elle s’affairait sans que je sache à quoi. Je la rejoignis, et nous décidâmes de manger léger, en regardant un film, ce qui nous empêcherait d’aborder à nouveau le sujet. Après une boule de mozzarella et un yaourt au chocolat, je me mis au lit. Elle m’y rejoignit sans que je la regarde. Pourtant chaque soir depuis toujours je la regardais se déshabiller. Quoi que je pus avoir dans les mains, quel que fut l’endroit où mes pensées m’amenaient, je revenais au présent et la regardais se préparer à me rejoindre en pensant à tout ce qu’elle était, à ce que nous vivions, et que tout cela était ce qu’un être humain pouvait passer une vie à espérer sans jamais l’atteindre. Mais pas ce soir-là. Je restai enfermé dans mon esprit, le regard dans le vide, ne faisant même pas semblant de dormir, mais l’ignorant simplement. Elle décida de ne pas dire un mot non plus. Elle s’enroula dans la couette, ne vint pas glisser ses pieds comme d’habitude entre mes mollets pour rechercher de la chaleur, et s’endormit presque aussitôt. J’éteignis la lumière et restai à contempler le noir. Cette soirée avait été décevante. J’étais venu en glorieux triomphant, mais je m’endormais en paria.

A côté, les voisins avaient décidé de remettre ça. Le bruit était intenable, mais n’empêchait pas ma tendre compagne de dormir profondément. Je la vis à nouveau si splendide, complètement absorbée par ses rêves, que je m’interrogeai sur comment nous avions pu gâcher ces derniers instants avant de nous endormir. Nous ne nous étions pas compris. Je décidai que rien n’était perdu, et que le lendemain j’essayerais de la convaincre. Elle finirait forcément par se rallier à ma cause. Les gens s’aimaient pour se soutenir. Alors elle me soutiendrait et elle serait à nouveau fière de moi. Il m’était impossible, inconcevable, de ne pas avancer dans la lumière de sa bienveillante de son amour inconditionnel. J’y arriverais, j’en étais persuadé.

Les vociférations et la musique des voisins redoublèrent d’intensité. Je les maudis en m’enfonçant plus profondément dans le lit. J’essayai vainement, en me cachant le visage sous le duvet, de ne plus les entendre, de les oublier et d’enfin trouver le sommeil. Mais rien n’y fit, alors, tout en me collant contre le corps de ma douce pour m’envelopper de sa chaleur rassurante, je fermai les yeux, attendant que l’épuisement m’emporte.

Demain tout serait parfait, pensai-je au moment où ma conscience s’éteignit pour laisser place aux rêves.

(to be continued)



 

Toujours vivants ? et en bas de page ? merci et bravo pour vot’ persévérance !

À la prochaine les gens, #FuckTheFish

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