Le héros meurt à la fin #5

Salut les gens !

D’abord une bonne et heureuse année 2019 à tous. Faites en sorte de vous éclater et de profiter de chaque instant, tout en essayant d’être sympa avec votre prochain, ça nous changera du héros de cette histoire 🙂

Bonne lecture, on se retrouve en bas de page.

(pour les séances de rattrapage : chapitre 1 ; chapitre 2 ; chapitre 3 ; chapitre 4)



En me réveillant le matin suivant, j’eus immédiatement l’esprit torturé par le souvenir que nous nous soyons endormis presque fâchés, et un goût de regret, un parfum d’inachevé, tournait dans la bouche. J’aurais voulu continuer de parler à ma douce, mais j’étais seul dans un lit abandonné. Elle était partie au petit matin vers une destination lointaine pour son travail, par-delà des mers glaciales et sombres, et pour plusieurs jours. La veille au soir, emporté par mon enthousiasme, j’avais tout oublié de ce voyage. Nous ne devions pas nous revoir avant le weekend, quatre jours plus tard. Ce temps allait me paraître bien long, moi qui m’étais assoupi avec la ferme conviction de réussir à la rallier à ma cause le lendemain. Elle me le faisait souvent, ce coup-là, de partir très tôt et de ne pas faire de bruit pour ne pas me déranger. Parfois, il m’arrivait même de me demander en m’éveillant si elle avait jamais existé, et si je n’avais pas rêvé toute notre histoire. Une histoire de toute façon trop belle dont ma raison, quand j’étais seul, ne pouvait admettre l’existence. Et puis, un message laissé sur mon téléphone me rappelait à chaque fois sa réalité, à quel point je l’aimais et me soulageait du poids de devoir vivre dans un monde où elle n’existerait pas. Ce matin-là, ce fut une simple phrase laconique qui s’affichait sur l’écran : « Suis partie sans te réveiller, à vendredi. Je t’embrasse fort. » ;  même si ce n’était pas encore à pleins poumons, je respirais de nouveau.

Le mystère de sa non-disparition une fois de plus résolu par ce message qui ne me satisfaisait quand même pas complètement, je me préparai rapidement, repoussant la douche au soir pour ne pas perdre de temps. J’étais dans l’urgence que la journée commence, et me précipitai en direction du garage, quelques minutes seulement après m’être sommairement brossé les dents, et m’être habillé sans totalement faire attention à une quelconque concordance des couleurs, ne sacrifiant même pas dix secondes pour nouer correctement un nœud de cravate qui m’aurait au moins fait passer pour poli.

Mon empressement ne m’empêcha pas de vérifier au passage, une bonne dizaine de fois, que tous les robinets de notre logement étaient bien fermés, que le gaz ne fuyait pas et que la porte d’entrée, que j’avais pourtant lourdement claquée et dans la serrure de laquelle j’avais tourné plusieurs fois la clef, n’allait pas se rouvrir  spontanément pendant mon absence. On n’était jamais trop prudent.

Refaisant mentalement tout mon parcours de sortie et de sécurisation devant l’ascenseur que je venais d’appeler, recomptant précisément sur combien d’interrupteurs j’avais appuyé, et me demandant si aucun n’allait déclencher un incendie, je fus pris d’un doute, et fis demi-tour derechef pour retourner appuyer une fois de plus sur la porte et m’assurer ainsi qu’elle était bien close. Ma méthode de contrôle était simple et devait me garantir une herméticité totale, je l’avais éprouvée au cours de nombreuses années et dans divers logements. Quatre pressions régulières du plat de la main, à proximité du montant droit, près de la poignée. L’important pour que l’opération soit un succès était surtout que je compte mentalement chaque pression. Un, deux, trois, quatre. Voire, que je répète plusieurs fois la manipulation. Si le décompte était propre et net, alors la porte ne pouvait être que bien fermée.

Un, deux, trois, quatre, et je repartis vers l’autre bout du couloir où se trouvait l’ascenseur. À mi-chemin je me figeai. Était-il possible que ma dernière pression ait fait se rouvrir d’elle-même la porte, ou qu’elle ait fragilisé le mécanisme ? Cette pensée me glaça. Je fus paralysé par la peur, et j’imaginai déjà des hordes de pilleurs venir dévaster notre antre. Ils n’attendaient que ça, tapis dans l’ombre, à surveiller les gens qui ne fermaient pas correctement leurs portes. Toute notre vie était dans cet appartement. Des souvenirs qu’il me serait impossible de remplacer. Mais des souvenirs qui s’ils disparaissaient n’auraient plus à être protégés, ce qui m’éviterait au moins de devoir procéder systématiquement à cette cérémonie d’inspection. J’étais incapable de déterminer quoi faire. Plusieurs secondes s’écoulèrent sans que je fasse le moindre mouvement, l’esprit ailleurs, imaginant tous les scénarios les plus catastrophiques possibles sur l’avenir de nos biens. Finalement un dernier aller-retour et une dernière pression me rassurèrent.

Pendant ce temps l’ascenseur s’était refermé, et avait eu tout le temps de s’enfuir vers d’autres étages. J’attendis donc, énervé de ce contre temps, très peu serein sur la complète étanchéité aux effractions de l’appartement, mais pressé de partir.

Les voisins d’à côté, dont je sentis les effluves en patientant, m’avaient encore gratifié de leur tintamarre jusque tard la nuit précédente. Grâce à eux, j’avais à nouveau eu de grandes difficultés à m’endormir, et je ressentais encore une lourde fatigue imméritée qui se commua soudainement en rage. Dans un accès de frénésie primitive, j’envoyai un coup de pied dévastateur dans le bas de leur porte, produisant un bruit violent qui résonna dans tout l’étage. Je pensai, alors que l’écho du bruit retombait, que ce n’était pas la meilleure idée que j’avais pu avoir de tenter de se mettre à dos un nombre important de voisins en parfaite santé, et qui dans les vapeurs de lendemain de soirée n’hésiteraient pas à accepter d’en découdre avec moi. Mon cœur se serra dans ma poitrine. Mais la colère était plus forte que cette couardise passagère, et j’étais convaincu que si ça devait en venir à une bagarre, ne serait-ce que verbale, les autres habitants de l’étage se lanceraient à ma rescousse sans y réfléchir à deux fois. Nous étions dans notre bon droit, et nous devions reprendre notre liberté d’avoir des nuits paisibles, dussions-nous pour cela entrer dans un conflit ouvert et cuisant.

Seulement, aucune réaction ne suivit mon acte héroïque. Cette bande d’anarchistes devait dormir profondément, imbibée d’alcool et de drogue. Je frappai de nouveau, encore plus fort, doublant mon coup de pied d’un coup de coude assassin. Ce dernier, non protégé comme l’étaient mes pieds par leurs chaussures, me fit instantanément souffrir, une douleur sourde et vibrante parcourut tout mon bras et fit se tendre ma colonne vertébrale dans un frisson qui me serra les dents et me déforma le visage dans un léger gémissement. Mon exaspération en redoubla d’intensité.

De l’autre côté du front de notre guerre, à nouveau aucune réaction. En réponse à cette nonchalance, j’optai pour les armes lourdes. Mon doigt enfonça le bouton de la sonnette et ne le relâcha, dans un geste aussi ample que brusque et inutile, que quand j’estimai que la première charge de cavalerie avait été suffisante pour ébranler les troupes adverses. Je posai mon oreille contre le bois pour essayer d’entendre si quelque chose de vivant se trouvait à l’intérieur, et réagissait à mes injonctions de bataille. Rien.

Je commençais à me dire qu’il était injuste que mon sommeil leur soit sacrifié, sans que je puisse me venger correctement. Je m’imaginai défonçant leur entrée,  les trouvant tous à moitié endormis mais tentant de se réveiller pour se défendre face à cet intrus vengeur qui venait de transformer leur petit monde paisible et égoïste en un théâtre de conflit. Je me vis me précipiter vers chacun d’eux avec une crosse de hockey dans les mains pour leur assener de grands coups de manche dans les côtes et dans le menton, les faisant hurler et supplier de leur pardonner d’avoir troublé mon sommeil pendant tant de nuits, et me jurant sur la tête de tous leurs parents encore vivants, que plus jamais je n’entendrais un seul son provenant d’eux. Ils pleureraient de joie sous le joug de ma compassion magnanime qui finalement les épargnerait, non sans les avoir humiliés chacun une dernière fois, et avoir confisqué dans leur taudis tout ce qui m’aurait plu. Je serais ressorti triomphant dans un couloir rempli de mes groupies scandant mon nom, et hurlant des « hourra », des « gloire à notre voisin », « vive notre bienfaiteur ». J’aurais alors pris la direction de l’ascenseur transformé en destrier magnifique, et aurais quitté tout ce petit monde en les saluant une dernière fois de la main, comme une miss monde lassée de tant de grandeur facile.

Je sortis de mon rêve déçu qu’il ne soit qu’un mirage, mais gardant la ferme conviction qu’il pourrait un jour devenir réalité, et je repris le chemin de l’ascenseur, non sans avoir vérifié une ultime fois que notre propre porte était bien verrouillée.

Et puis soudain, alors que j’allais me retirer, penaud comme un guerrier à qui on a trop promis une guerre qui ne vient jamais, et qui après des années à attendre, doit finalement rentrer chez lui sans avoir sorti son épée de son fourreau, j’entendis le bruit d’une chasse-d’eau qu’on vidange provenant de l’intérieur de leur appartement. Quelqu’un était réveillé, mes efforts payaient enfin, ce ne pouvait être que de mon fait. Afin de m’assurer que ce n’était pas simplement un leurre, ou une diversion de la part de l’ennemi, je revins sur mes pas et appuyai encore plus violemment mon index sur le bouton poussoir comme si l’intensité de mon effort allait proportionnellement faire résonner un bruit plus intense et plus insoutenable à leurs oreilles.

Cinq secondes plus tard, alors que la peur de me faire attraper sans pouvoir donner d’explication sur mon attitude m’attrapait à la gorge, m’empêchant presque de respirer, je courus haletant vers la cage d’escalier la plus proche, pour m’y enfermer, et essayer d’y retrouver mon souffle. À peine avais-je eu passé le seuil que j’entendis leur porte s’ouvrir, et des voix grommeler des phrases incompréhensibles. On les aurait dites très énervées, mais très embuées. Il me sembla en distinguer quatre ou cinq timbres différents. J’avais réveillé quasiment tout le petit groupe !

Peu m’importait de comprendre, le résultat était là : j’étais leur bourreau, le pourfendeur de leur repos matinal et j’en étais ravi. Ma victoire était totale et incontestable. Ils se souviendraient longtemps de ce matin-là. Plus jamais, je ne pouvais en douter, ils n’oseraient à nouveau produire la moindre sonorité désagréable et tardive. On en parlerait dans tous les étages. Un héros anonyme et bienveillant avait rétabli l’ordre et le calme dans le royaume que constituait notre petit immeuble. Les troubadours des cages d’escaliers chanteraient longtemps mes exploits et ma légende s’installerait dans la mémoire collective. Je me dis qu’un jour je devrais leur dévoiler ma véritable identité, et dans un sourire en coin, dire à un groupe de dames qui seraient en train de cancaner dans le hall « vous savez, le héros de ce fameux matin, c’est moi », et elles me regarderaient incrédules et dégoulinantes d’admiration, prêtes à se jeter sur moi et à déchirer mes vêtements pour en emporter chez elles un lambeau qui serait comme une relique sacrée qui trônerait des décennies sur leur table de chevet, et qu’elles béniraient chaque soir d’un baiser plus doux que ceux qu’elles n’avaient jamais posés sur les joues de leurs maris, devenus jaloux mais admiratifs. Ma douce serait tellement fière de moi.

Je sortis du parking puis de la résidence avec le torse bombé et le regard haut, un large sourire sur le visage.

La chance fut avec moi, j’eus tous les feux au vert dans les premiers virages, et même le rond-point habituellement encombré était totalement dégagé. Je volais sur un tapis de gloire à travers les rues qui ressentaient déjà toute la puissance de l’acte que je venais d’accomplir et m’offraient une haie d’honneur, un chemin dégagé, en échange de mon service rendu à une nation dorénavant éternellement redevable et envieuse de mes talents.

Evidemment cela ne dura pas, et en arrivant dans la dernière ligne droite, alors que tout semblait se dérouler à merveille, il fallut que je tombe derrière ce gros bus qui tous les matins faisait mon désespoir. Il était encore là, me barrant la vue et le passage de son gros arrière-train proéminent. Je me décalai vers la gauche, essayant de voir le regard du chauffeur dans son rétroviseur, mais un reflet du soleil naissant ne me renvoya qu’un rayon aveuglant qui me fit battre des paupières nerveusement, faisant grimper mon énervement naissant.

Cette journée qui s’annonçait depuis la veille grandiose, s’assombrissait subitement. Nous étions de plus en plus nombreux à l’arrêt derrière lui, sans qu’aucun feu de signalisation visible ne nous y oblige. Il me devint évident que seule la volonté de nuire quotidiennement à ma vie poussait ce pachyderme métallique à me ralentir. Derrière moi, un confrère d’infortune zélé klaxonna. Heureuse initiative que je reproduisis immédiatement, entraînant après nous, comme souvent, beaucoup de nos compatriotes de malheur dans un concert de protestations.

La plupart des musiciens de la corne automobile du jour ne savaient pas précisément pourquoi ils s’en servirent à cet instant, mais dans le doute ils préférèrent se rallier à ceux qui, parce qu’ils criaient plus fort que les autres, semblaient aussi les plus costauds. Si ça venait à s’envenimer, ils savaient qu’ils se seraient ainsi rangés du côté de ceux qui avaient la plus grande chance de l’emporter. Ce fut donc un festival d’onomatopées automobiles, une flopée de notes de musique particulièrement agressives, balancées comme des grenades, avec pour seul objectif de faire le maximum de dégâts. L’adversaire n’était pas bien identifié par tous, mais l’important était de faire savoir qu’on n’était pas content, et que la situation devait changer, sans pour autant savoir comment y parvenir.

Cette symphonie de destruction me rappela qu’on m’avait appris quand j’étais petit que la tonalité d’un téléphone était un La, et que c’était une note choisie pour être agréable à l’oreille. J’avais même longtemps cru que toutes les sonneries, et donc les avertisseurs sonores des voitures, étaient accordés sur cette même note. Cependant, en constatant les regards parfaitement dégoûtés de quelques passants qui se bouchaient les oreilles pour survivre en nous croisant, je compris que nous produisions plutôt une dissonance horrible, faite d’un mélange de sons impossibles à retranscrire correctement sur une portée musicale. Ou alors peut-être en la gribouillant frénétiquement et en en confiant l’interprétation à un orchestre de psychopathes armés de scies égoïnes.

Le bruit commençait à emplir tout l’espace vide entre les immeubles, comme dans ces films venus de l’étranger qui nous montraient régulièrement des villes piquées de constructions de grande hauteur, entre les jambes desquelles circulaient de minuscules véhicules vociférant constamment dans des embouteillages sans fin. Ce matin, dans notre petite région du monde, oubliée des grands cinéastes, nous n’étions pas en reste, et nous en étions presque rendu à une scène aussi fantaisiste que dans une fiction. Je vis la scène parfaitement, comme si j’avais été dans un hélicoptère la survolant pour la filmer. Des milliers de conducteurs, certains sortant de leur machine pour mieux hurler en même temps qu’ils continuaient de klaxonner, une file interminable de voitures, à l’infini, des immeubles tous plus hauts les uns que les autres touchant presque les nuages, le paysage était jubilatoire, et à la hauteur de notre acharnement à dénoncer l’immobilisme de notre némésis.

Restait cependant que malgré notre acharnement phonique, l’idiot du village, au volant de son tromblon, ne bougeait pas d’un iota.

N’ayant pas la capacité de faire pleuvoir sur lui la pluie d’insectes qui l’aurait enfin fait réagir, je décidai d’œuvrer seul pour ma propre survie sans attendre qu’il s’y décide seul. Un coup d’œil par-dessus mon rétroviseur gauche et un autre par-dessus mon épaule du même côté, m’indiquèrent que rien ne venait sur la route. La voie était libre, et je pouvais en profiter. Je décidai donc de déboîter et de dépasser ce gros bus sans ménagement. Tournant rapidement et fermement mon volant dans un geste brusque mais précis, suivi d’un écrasement bestial mais totalement maîtrisé de ma pédale d’accélération, je me projetai tel un cheval sous les ordres qui vient d’entendre le coup de pistolet et se voit libérer de sa boîte de départ, vers l’avant, longeant les parois blanches recouvertes de publicités inutiles du gros lourdaud d’acier qui m’avait déjà trop fait attendre.

À ma suite deux autres véhicules se lancèrent, et je ne fus pas peu fier d’avoir suscité chez mes semblables ce besoin brutal et irrépressible de mimétisme. Cette envie de me ressembler tout en me soutenant m’apparut presque émouvante, mais je n’avais pas le temps de m’attendrir sur le comportement de ces nouveaux adeptes, ils attendraient leur tour. Nous nous retrouvâmes cependant bien vite agglutinés entre le gros transporteur et une zone de travaux que rien ne signalait, qui n’était pas là la veille, et qui nous narguait d’un feu rouge fixe qui signifiait que nous ne pouvions pas aller plus loin avant que ce dernier ne repasse au vert ou à l’orange clignotant. Les ouvriers qui se trouvaient là nous regardèrent d’un œil morne, se demandant certainement ce que nous étions en train de manigancer, puis se désintéressant de nous pour se concentrer à nouveau sur leur pelle ou sur leur marteau-piqueur, ils détournèrent le regard et nous oublièrent aussi vite que nous étions apparus. Évidemment aucun ne serait venu nous délivrer de cette situation embarrassante en appuyant sur un quelconque bouton caché qui aurait fait passer instantanément le feu à la couleur qui nous aurait délivrés.

À cela s’ajouta que mon initiative nous avait amenés à bloquer toute la rue, car ma voiture était la seule qui avait pu se placer entièrement devant le bus alors que les autres débordaient allègrement sur la voie en sens inverse, sans possibilité d’une quelconque manœuvre, et ne laissant aucun passage libre. Par la faute d’une bande d’andouilles complotistes qui avaient décidé dans la nuit de créer cet obstacle, et d’une bande d’ouvriers incompétents, nous neutralisions toute la circulation. Je me sentis complètement atterré face à l’ignominie de ce monde qui se liguait contre mon bien être et retardait le début des réjouissances qui m’attendaient au bureau.

Ce feu rouge était de plus interminable. Compter les secondes m’agaça rapidement, et ce furent des minutes qui parurent s’écouler. Je jetai un rapide coup d’œil dans le rétroviseur central pour essayer d’apercevoir le visage du chauffeur qui nous avait tous mis dans cette situation désastreuse, histoire de le gratifier d’un regard noir et réprobateur, mais je ne vis personne. Je supposai qu’il avait dû se déplacer à l’intérieur pour contrôler un passager, ou se dégourdir les jambes, ou discuter avec un collègue de passage, laxisme qui expliquait la situation dans laquelle nous nous trouvions. Car même s’il n’en était pas la cause réelle, il méritait pour tous les matins où il nous encombrait, d’en porter l’entière responsabilité, et d’être celui sur qui se canalisait ma colère. Je me tortillai sur mon siège, tout en fixant le miroir, pour essayer de changer d’angle et l’apercevoir. Rien n’y fit. Je renouvelai l’expérience avec les rétroviseurs latéraux sans plus de succès, et, excédé, décidai de me retourner pour le trouver directement en regardant par la lunette arrière, sans me servir des artifices de mon bolide qui semblaient me jouer des tours. Tous les passagers du bus que je pouvais voir de ma position étaient sagement assis, certains écoutant de la musique, d’autres lisant des messages sur leur téléphone, mais aucune trace du chauffeur. Cette curieuse absence devait avoir un lien avec le fait qu’il s’était arrêté à quelques mètres du feu signalant les travaux, plutôt que de s’avancer complètement. Il avait dû descendre pour inspecter quelque chose car il m’était impossible de l’entrevoir à l’intérieur de l’habitacle. Voilà que les chauffeurs s’inventaient mécaniciens et qu’ils se permettaient d’inspecter eux-même en plein milieu de la route leur engin. Quel chef de quelle administration débile avait bien pu autoriser cela ? Je me figurai en esprit le bureau sombre et sordide dans lequel une telle idée avait pu germer. Ce bureau secret, inconnu du plus grand nombre, et d’où partent toutes les idées qui doivent rendre la vie impossible aux citoyens. Il devait forcément exister. L’incompétence seule ne pouvait expliquer parfois l’univers médiocre dans lequel nous évoluions. Cela devait même nécessiter des efforts surhumains pour arriver à produire tant d’incongruités. Pour aujourd’hui en tout cas, celui qui avait inventé les rouages du processus dans lequel nous nous retrouvions englués était certainement un génie qui ferait mieux de mettre ses facultés à la création d’un dénouement pour nous sortir de cette situation, plutôt que de se gausser avec ses potes à la machine à café d’avoir encore réussi un coup de maître.

Je fulminais. J’étais pressé. Savaient-ils seulement, tous, que j’étais le nouveau demi-dieu qui venait de libérer du fléau sonore d’une horde de succubes vénéneux, tout un immeuble ? Certainement pas.

Le temps commença à me paraître long, et je n’avais toujours pas aperçu le chauffeur quand le feu devant nous passa au vert et que mes voisins d’infortune me le signalèrent à grands coups de Mi bémols et de Fa dièses mal accordés, me faisant passer injustement du statut de leader de la bande à celui de paria. Je démarrai dans un à-coup honteux, fâché de ne plus être le chef à suivre, et m’éloignai en gardant un œil vers l’arrière, dans les rétroviseurs, pour  tenter d’entrevoir enfin le conducteur remonter dans son véhicule et démarrer. En vain. Pourtant, alors que j’étais déjà à une petite cinquantaine de mètres des travaux qui nous avaient arrêtés, je vis le bus se remettre lentement en mouvement. Je me convainquis sans plus de preuves, que le chauffeur avait du reprendre sa place sans que je m’en aperçoive, mais toute cette histoire restait trouble, et m’intrigua. Je pris sur moi de ne pas rouler trop vite pour lui laisser le temps de me rejoindre, laissant par la même occasion, s’exprimer la fureur des voitures à ma suite, qui me dépassèrent dans un brouhaha de mécontentements. Je ne l’avais pas volé, mais j’étais obnubilé par cette énigme qui prenait forme sous mes yeux.

Arrivé à l’intersection suivante où normalement il devait tourner à gauche, le bus m’avait complètement rattrapé. Il s’arrêta juste derrière moi et je profitai de ce que des piétons traversent pour l’observer plus en détail. Je n’aimais pas les mystères sans réponse rapide. Qui pouvait prendre du plaisir à chercher pendant des plombes des solutions à des énigmes ? Plus on y passait du temps plus cela ne faisait que prouver qu’on était plus bête que ceux qui les avaient mises au point, et il était hors de question que je passe pour plus bête qu’un chauffeur de bus. Je le scrutai en détail, analysant chaque micromètre carré.

Derrière son grand volant, personne. Dans l’allée centrale, pas de tenue de travail, que des badauds. Dans le fond, sur les côtés, au plafond, couché derrière une banquette, sur le toit, entre les roues, pas de conducteur. Mon cerveau mit du temps à assimiler l’information. Personne, qu’est-ce que ça signifiait ? Il se déplaçait, mais personne n’était aux commandes. Je m’éternisais dans la contemplation du poste de conduite. Rien. Et pas un reflet du soleil dans le pare-brise qui ne pouvait être accusé de déformer l’image du fauteuil où normalement un être humain, bedonnant, affublé d’un uniforme ridicule et d’un badge à son nom, aurait dû se trouver. Comment cela était-il possible ? Je tournai en boucle. Aucune explication qui me traversait les méninges ne me satisfaisait, et mon cerveau était en surchauffe.

La journée de la veille avait été intense en émotions, j’avais subi un choc, positif, mais un choc tout de même. Néanmoins pas un choc d’une violence telle que ma matière grise n’arrive plus à distinguer, à moins de 10 mètres, la présence d’un chauffeur de bus assis nonchalamment à son poste de travail ; cela relevait d’une pathologie psychiatrique clinique, c’était la seule justification un tant soit peu plausible qui s’accordait avec ce qui se déroulait, mais qui m’affola. Je me considérais loin d’être fou. Mais pouvais-je en être sereinement juge ? À cette pensée, je fronçai les sourcils instinctivement. Non pas pour essayer de mieux rechercher l’imbécile caché, mais pour chasser de ma tête l’idée que mes yeux et mon esprit se jouaient de moi. Je balayai d’un clignement de paupières cette possibilité. J’étais en parfaite santé, et depuis la veille, de parfaite humeur et d’un enthousiasme que seuls les gens en pleine possession de leurs moyens peuvent présenter. Fou, moi ? Il me parut évident que cela ne serait jamais possible, même si les débiles profonds aussi pouvaient avoir l’air parfois parfaitement heureux, sains et parviennent à tromper leur monde, pensai-je. Mais j’évacuai également rapidement l’éventualité d’être passé en une nuit de sain à dément. Il devait forcément y avoir une cause logique à ce phénomène qui ne me ferait pas découvrir que j’avais sombré dans la folie.

Absorbé par toutes ces réflexions sur ma santé mentale et sa dérive, je n’avais pas redémarré après que les piétons eurent terminé leur périple et ma voiture commençait à gêner sérieusement la circulation. La grosse masse de métal blanchâtre à ma suite me le fit remarquer ironiquement en s’avançant jusqu’à ce que nos deux pare-chocs soient assez proches pour que je n’arrive plus à voir l’emplacement du conducteur, et en s’immobilisant bruyamment dans le sifflement d’un coup de frein moqueur. Je baissai ma vitre et sortis la tête pour regarder vers l’arrière dans sa direction. Je la rétractai aussitôt pour éviter un homme à vélo qui nous insulta copieusement, moi et l’ensemble des automobilistes pollueurs qui d’après lui allaient entraîner notre planète à sa perte, mais aussi ma mère, en me précisant qu’elle avait exercé, sans le moindre doute, des professions dénudées et interdites dans notre pays, mais qui font les choux gras d’un certain type de tourisme dans d’autres régions du monde. Je sortis de ma torpeur, un peu interloqué d’avoir été interpelé de la sorte par un abruti qui trouverait certainement mieux sa place au fond d’un fleuve, un morceau de béton en guise de chaussure, et que je rattraperais facilement un peu plus haut dans la rue pour lui expliquer qui commandait sur cette route.

Repassant la tête par la fenêtre, en m’assurant un peu mieux cette fois-ci qu’aucun vélocipédiste inconscient n’essayerait de me décapiter, je scrutai toute la face avant de mon poursuivant. Toujours personne, cette histoire devenait dingue. Pas la moindre trace d’une quelconque veste verte à liseré bleuâtre, d’un goût assurément douteux, mais réglementaire, qui aurait enfermé le corps du travailleur qui normalement devait se tenir là pour que le bus se meuve. Et pourtant il avançait, sans qu’aucun passager ne semble affolé plus que ça par cette situation improbable. Ces gens étaient parfaitement décevants.

Subitement ça me revint, comme un éclair de soulagement. J’avais lu dans la presse gratuite et matinale, que les membres de mon équipe laissaient traîner dans la salle de pause, que des bus sans chauffeur allaient bientôt être mis en place sur notre commune. Ça y était, je tenais une explication enfin pertinente à cette situation, mais je restais cependant surpris qu’ils aient décidé en haut-lieu que l’expérimentation se fasse dans ce quartier qui n’avait rien d’extraordinaire. Quand on teste un nouveau produit, on essaye de le faire dans un endroit où les gens ont de la sensibilité et pourront nous faire un retour d’impressions constructif. Il faut pour cela savoir se servir de sa tête et avoir un minimum d’éducation. Ce n’était pas le cas des personnes qui empruntaient cette ligne de transport, ça allait de soi, il suffisait de regarder leurs visages de bons gros bœufs qu’on trimbale entre l’étable et l’abattoir chaque matin. Mais je n’étais pas dans les hautes instances, a priori incompétentes, qui décidaient de ce genre de choses, alors si ça leur allait, c’était tant mieux pour eux. Moi, je venais d’élucider mon mystère et j’étais comblé. Soulagé comme dans la seconde qui suit ces maux de ventre insoutenables qui nous ont gâché une fin de repas copieux, et qu’on sent se dissiper dans un gargouillis de bonheur qui nous colle un sourire niais sur le visage et nous fait pousser un soupir souvent accompagné d’un râle évocateur. Il ne me servirait plus à rien de m’énerver contre cet engin tous les matins, des cerveau-moteurs, et une intelligence artificielle de pointe étaient à l’œuvre et tout fonctionnerait certainement très prochainement comme une douce symphonie. Ceci m’expliquait même pourquoi le bus ne s’était pas arrêté pile au feu. Ses merveilleux mécanismes internes devaient être en cours de rodage. Il fallait leur laisser le temps d’atteindre une perfection qui ne saurait tarder, j’en étais sûr. Cette pensée renforça ma satisfaction d’avoir tout compris, et me réjouit.

Ce qu’avait pu devenir l’humain à qui on avait pris son travail pour le remplacer par tous ces mécanismes hydrauliques, ces processeurs et ces fibres optiques m’importait peu. Il avait été mon cauchemar durant tant de matinées que son départ était une joie. Je souhaitai juste qu’il n’ait pas été embauché par l’équipe en charge du projet de ces bus sans conducteurs pour les aider à leur programmation en apportant son expérience, car là, ça aurait été pire que tout. Mais s’il existait quelque part des gens assez proches de ce que j’imaginais être un humain normal et digne d’être un représentant de notre espèce, qui avaient pu imaginer une telle merveille, ils n’avaient pas pu sérieusement recruter ce demeuré. Il avait dû être envoyé ailleurs sur une autre ligne dont je plaignis les usagers, ou tout simplement renvoyé ce qui était encore mieux. Bon débarras.

M’écartant pour la laisser passer, j’admirai un court instant cette belle mécanique autonome, et m’étonnai à nouveau de ne voir aucun câble, aucun rail, rien qui puisse la guider autrement que sa propre intelligence artificielle. C’était incroyablement magnifique d’observer cet engin, servile et docile, complètement dédié aux humains, et qui bientôt, avec tous ses congénères, prendrait la place de tous ces bons à rien à qui on confiait les tâches ingrates. La pensée que cela grossirait les rangs des personnes sans emploi, voire des personnes sans domicile,  augmentant le risque de paupérisation de notre société, me traversa furtivement l’esprit, mais il fallait que je me hâte. Je n’avais absolument pas le temps de m’apitoyer sur le sort d’une frange entière de la population dont la simple évocation me donnait des boutons. Une première journée inoubliable de préparation à la destruction de vies humaines me tendait les bras, et il ne fallait pas que je sois en retard.



 

Mille mercis d’être arrivé en bas de cette page. Je prends de plus en plus de plaisir à écrire cette chose bizarre, et je suis toujours aussi surpris de voir autant de monde la lire.

Le squelette de toute la première partie, qui devrait durer encore 5/6 chapitres est terminé. Et toute l’histoire est au brouillon… autant vous prévenir tout de suite, si quelqu’un tombe dessus, je vais finir aux urgences psychiatriques. Espérons qu’avant ces vacances forcées j’ai le temps d’en terminer la rédaction.

Et devinez quoi ! Le chapitre 6 est déjà  dans les tuyaux, et presque terminé.

À la prochaine les gens, #FuckTheFish

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