Le héros meurt à la fin #6

Comment ça j’ai pris mon temps ?

D’abord, les routes étaient enneigées tout l’hiver, et quand les routes sont enneigées, on a le droit d’être en retard, tout le monde sait ça. Ensuite j’ai écrit un poème puis un autre dont personne n’a rien eu à faire. Le temps de les écrire et de me consoler de leur médiocrité m’a amené à être en retard, et à démarrer une introspection qui n’a servi à rien d’autre qu’à me confirmer l’inutilité de l’apitoiement sur soi-même.

Enfin voilà. Je n’ai surtout pas réussi à m’y remettre sérieusement de tout l’hiver. Mais on est reparti.

Le héros dans ce chapitre prépare sa présentation pour son patron… si vous ne vous souvenez plus pourquoi il fait ça, passez par le début ! Mais en gros, on lui a demandé de liquider toute son équipe, et lui est bien content de se débarrasser de ces débiles qu’il dit trainer avec lui pour son plus grand désespoir.

On se retrouve en bas de page.



Une fois assis à mon bureau, après une salve de politesses d’usage échangées avec quelques collaborateurs croisés dans les couloirs, je déballai avec hâte mes affaires, et allumai mon ordinateur en pestant par anticipation contre sa lenteur. J’étais pressé d’en découdre et chaque seconde me semblait une éternité perdue.

Tout le monde m’avait trouvé de bonne humeur et particulièrement jovial, dans le dédale de corridors. C’était ma mission du jour qui me confectionnait un joli masque de bonheur derrière lequel je dissimulais cependant une folle envie de balancer à cette bande de ratés :

— Arrêtez de me sourire bêtement, vous êtes tous virés, allez oust! Dehors!

Et rien ne m’aurait fait plus de bien après toutes mes émotions matinales.

Je fis craquer mes phalanges en croisant les doigts et en étirant mes bras vers l’avant, puis à nouveau en serrant chaque poing successivement dans la paume de la main opposée. Cela me procurait toujours une délivrance presque sexuelle, comme la seconde qui suit l’éjaculation. Et j’adorais la sensation de frisson insoutenable qui parcourait le corps de ceux qui entendaient ce bruit de coquille d’œuf qu’on broie en imaginant que ce sont nos propres os. Plus il était court et fracassant et plus mon plaisir s’en trouvait magnifié.

Face à mon écran allumé, je me concentrai quelques secondes pour rassembler mes forces et mes idées. Je devais accoucher de quelque chose d’efficace, quelque chose de rapide et sans faille. J’avais une guerre à mener, et j’avais l’avantage de pouvoir frapper le premier, il me fallait jouer finement de cet atout pour ne pas le gâcher.

Mon plan de bataille se devait d’être simple et percutant, et sa rédaction se devait elle-même de ne tenir que sur une page. Si j’en tartinais trop, le chef, comme tous les chefs, ne lirait pas tout, et cela lui donnerait trop d’angles d’attaque potentiels pour refuser ma stratégie, voire de la mettre totalement en pièces. J’étais moi-même chef, et je détestais quand quoi que ce soit qui m’était proposé dépassait une vingtaine de lignes.

Je fermai les yeux pour m’assurer que tout en moi était mobilisé sur cette unique tâche. Je baissai la tête, appuyant mon menton contre la base de mon cou pour que les poils de ma barbe se frottent à ma peau. Je n’avais pas mis de cravate, j’étais parti trop vite, et mon col de chemise était donc grand ouvert. Il n’aurait pas fallu que le chef me croise dans cette tenue. Cette pièce de l’uniforme qu’on se sentait tous obligés de porter avait son importance pour lui, à tel point que nous en avions tous des exemplaires de rechange dans nos bureaux, et qu’on pouvait deviner le regard des collègues dans son dos quand on osait traverser un étage qui n’était pas le nôtre sans arborer ce symbole de notre vassalité. Les femmes, autant que je m’en souvienne, n’avaient pas ce poids sur les épaules de devoir s’habiller chaque jour comme des bagnards qui font particulièrement attention de surtout bien se ressembler pour gommer toute personnalité. Elles avaient la liberté de leurs tenues, dans les limites assez floues et extensibles d’une bienséance dont la rigidité était inversement proportionnelle à la capacité de leur corps court-vêtu de faire se dresser des chibres hiérarchiquement plus haut placés. Jamais une cravate n’avait quant à elle fait couler la moindre goutte de cyprine ni ne m’avait semblé provoquer la moindre émotion charnelle chez nos consœurs sapiens. Pourtant le sexe opposé pouvait y aller sèchement de ses remarques mal placées qui, si elles avaient été prononcées par un homme, lui auraient valu de se retrouver clouer au pilori de la vindicte populaire bien-pensante. Toujours négatifs, ces commentaires n’étaient blessants que pour ceux qui pouvaient y accorder de l’importance, mais finissaient par fatiguer leurs destinataires, régulièrement les mêmes, que la société avait bridés et qui ne pouvaient répondre aux « il vous boudine un peu ce costume » que par un sourire poli, voire des excuses sur leur propre embonpoint. Alors que la bonne répartie aurait été « moi au moins, horrible laideron, j’ai la politesse de ne pas exposer mes chairs flasques ou mes orteils dodus et peinturlurés sous le nez de mes voisins au risque de leur provoquer des relents dignes des plus insoutenables fins de soirées », on se contentait, comme de dociles bœufs que des générations libérées de mères castratrices avaient élevés, de changer de sujet, la tête basse et le regard scrutant sans succès de l’aide dans les yeux de nos compatriotes mâles, qui n’avaient évidemment aucune envie de nous soutenir dans une bataille perdue d’avance.

En définitive, que mon patron fut un homme était certainement sa plus grande qualité. Cela m’épargnait de me voir jeté, avec mes congénères, en pâture à ces troupes de harpies, heureuses de se venger sur nous de siècles de brimades et de discriminations auxquelles nous n’avions jamais participé, mais dont nous devions être les sempiternels repentants.

Je relevai la tête, et ouvris doucement les yeux, j’étais prêt maintenant à commencer la rédaction de mon projet.

En plus d’être concis, un plan d’action avec quelques trous dans le raisonnement me parut également être la parfaite direction à suivre, car il lui donnerait la possibilité d’introduire ses idées débiles par-ci par-là, avec le sentiment que, sans lui, je ne serais jamais arrivé à accoucher d’une tactique solide.

Enfin, il fallait que ce soit sanglant, et pas que métaphoriquement, je voulais voir des sécrétions corporelles chaudes s’écouler de plaies béantes lézardant leurs carcasses misérables, sans pour autant que ce soit pénalement répréhensible. Pas simple. Mais mettre à mort leur existence quotidienne devait être assez pour les pousser dans le vide, avec comme point de départ la toiture d’un bâtiment assez haut pour que le résultat de leur chute ne fasse aucun doute, même aux pronostiqueurs les moins perspicaces, tout en me laissant les mains propres. Je frémis de plaisir à cette évocation. Je devais faire dans le pugilat en bonne et due forme, mais rester perfidement subtil afin que ces crétins me soient redevables de ne pas leur avoir directement ôté la vie, et que ce qu’ils feraient ensuite ne soit que la conséquence de la découverte qu’ils feraient de leur médiocrité. Quoi de mieux que de licencier à tour de bras des personnes, de leur voler ce qui définissait jusqu’alors leur existence, et de les voir me remercier parce que je l’aurais fait avec classe? Ils seraient comme des porcs heureux de se faire égorger et qui choisiraient eux-mêmes l’assaisonnement du boudin cuisiné avec leur propre sang.

La recette m’apparut dans son ensemble excessivement simple, mais les ingrédients allaient devoir être dosés avec une précision millimétrique pour ne pas transformer un moment magnifique de communion autour de l’autodafé de vies humaines, en un long fleuve d’épanchements, de sanglots, d’incompréhensions, voire de reproches. Je n’avais pas de temps à perdre en atermoiements, car mon plan pour la suite, pour mon avenir, pour notre avenir, pour l’avenir que je devais offrir à ma douce et tendre, germait dans ma tête.

Il était clair pour moi que je ne pourrais pas rester par la suite sans équipe, hors de question que je m’abaisse à faire les tâches de tout le monde à leur place, je le faisais déjà suffisamment chaque jour. Même avec des sous-traitants, c’était un exercice de titan, et j’érigeais depuis toujours la fainéantise en art de vivre au travail. La vraie productivité s’était révélée à moi comme le pouvoir de générer des résultats avec un moindre gaspillage d’énergie. Cela me fit penser à ce bus sans chauffeur qui m’avait épaté. C’était à n’en pas douter une belle invention, et ce souvenir tout frais figea un large sourire sur mon visage. Aucun effort humain n’était dépensé, et le véhicule allait là où il le fallait. Bien sûr, il y avait eu des ingénieurs pour créer l’engin et d’autres, entourés d’anonymes techniciens, pour le maintenir. Mais l’inutile conducteur avait été supprimé, remplacé par un automatisme de toute beauté. C’était une belle horlogerie. Cependant, le monde professionnel dans lequel j’évoluais ne se montrait pas encore prêt à sacrifier le biologique au mécanique. Non pas que ça aurait été un drame de remiser au placard toute la main-d’œuvre superflue, mais nous ne disposions pas en ce temps d’une matière grise suffisamment imaginative et savante pour aboutir à l’obsolescence des petits métiers sans valeur ajoutée qui nous encerclaient. Je n’étais pas assez brillant moi-même pour inventer tout seul les machines qui se seraient substituées à mes collaborateurs, même s’il m’arrivait d’en rêver. Et puis un roi sans vassaux ne peut faire de véritables démonstrations de son pouvoir. Sans équipe je n’aurais pas su sur qui avoir l’ascendant pour me mettre en avant. Il fallait donc que mon plan comporte également tout le scénario du remplacement de mes sous-fifres par d’autres, plus efficaces. Le chef n’avait pas voulu aborder ce sujet, et l’avait éludé d’une phrase cinglante, mais je devais prendre l’initiative. Pour lui plaire, je décidai même de sacrifier définitivement certains postes. Nous étions de toute façon bien trop nombreux dans cette équipe qui regorgeait d’incompétence. Une moitié des effectifs actuels serait largement suffisante pour accomplir toutes les tâches demandées par la direction, et leur conserver en outre un peu de temps à avoir le nez en l’air et à compter les mouches. J’étais certain qu’avec à peine un tiers seulement, mais un tiers particulièrement bien choisi et correctement rémunéré, nous arriverions à faire un travail d’équivalente qualité à ce que nous produisions en ce moment. Cela me fit sourire d’allégresse, mais je m’orientai tout de même vers une réduction modérée. Je ne savais pas qui j’allais pouvoir trouver sur le marché de l’emploi, et même si j’avais quelques noms en tête pour les postes clefs, il n’était pas gagné d’avance qu’ils plaisent au chef et que je parvienne à les convaincre de venir dans cette entreprise qui sentait bon la première moitié du siècle passé et la poussière fraîche. Trente pour cent de réduction me parurent à la fois raisonnables et suffisamment ambitieux pour m’accorder les faveurs de mon supérieur. Il verrait en moi quelqu’un d’économe et de volontaire, et ne pourrait qu’accéder à mes requêtes.

L’étape qui suivrait les licenciements prit donc rapidement forme. J’avais éclairé ma cible, mon objectif. Restait juste à savoir comment mettre en œuvre le départ de l’équipe actuelle. Je relus les évaluations annuelles de chacun, exercice stupide mais rendu à la fois populaire et obligatoire par la mode des managers bien-pensants, pour y déceler la faute, recalculai à combien pourraient se chiffrer les indemnités légales, et envisageai pour chacun le coût d’un procès si nous devions aller jusqu’à une confrontation.

En creusant dans leurs vies professionnelles, j’entrevoyais un bout de ce qu’étaient leurs vraies vies. Aucun n’avait sa place ici. Pas un seul ne pratiquait son métier par choix, y compris ceux qui avaient dû faire des études poussées, parfois difficiles, pour atteindre un statut qui légitimait leur accession aux postes les plus élevés que nous proposions et pour lesquels nous surestimions nos besoins en intellect par orgueil. Ils étaient presque tous là par erreur, et avaient presque tous une passion qui les occupait ailleurs et qui leur permettait certainement de tenir le coup durant les mornes heures de bureau, où leur inutilité se révélait. Toutes ces vocations refoulées, je devais les faire renaître au grand jour. Ce fut la piste que je décidai de creuser. J’allais leur faire sentir la formidable opportunité que c’était pour eux que nous voulions nous défaire de leurs services. Ils allaient pouvoir ainsi trouver le temps qui leur avait toujours manqué pour se lancer dans une vie qui enfin les comblerait. Bien sûr, nous les aiderions financièrement, je repris mes calculs pour être sûr de donner à chacun une somme très inférieure à celle que nous leur aurions allouée si nous essayions tout simplement de nous séparer d’eux sans motif, mais qui pouvait leur sembler honnête et suffisante. Plus je gambergeais, plus cette piste se dégagea dans mon esprit comme la seule qui me permettrait de ne pas aller vers des conflits que je détestais, tout en restant copieusement sournois. Évidemment, aucun d’entre eux n’avait la trempe nécessaire pour vivre uniquement de sa passion, et aucune autre entreprise n’aurait voulu de ceux qui auraient souhaité se reconvertir pour suivre une vocation enfouie. Ils étaient tellement mauvais en tout. Mais je me savais assez fort pour leur mettre des étoiles dans les yeux et les voir nous quitter repus d’euphorie et d’enthousiasme. Certains arriveraient probablement à rebondir, les plus jeunes surtout, mais la plupart se vautreraient lamentablement après plusieurs tentatives. Ils se prendraient en pleine face le mur de leur inutilité sociale, ce qui les ruinerait complètement, mentalement et matériellement. Peu m’importait, ma mission serait remplie, et je pourrais passer à la suite.

De plus avec cette méthode, ma douce ne verrait pas en moi un tortionnaire. Elle me percevrait peut-être au contraire comme quelqu’un qui n’avait pas eu le choix de conduire cette action de nettoyage par le vide, qui s’en était emparé pour tenter de la mener à bien comme tout ce qu’il faisait, tout en essayant de ne pas y perdre son âme. Ce n’était évidemment pas la réalité, mais si elle pouvait le croire, alors notre existence magique pourrait continuer.

Soudain, je me sentis horrible, et son regard réprobateur se dessina devant mes yeux. Elle allait peut-être démasquer toute la supercherie, et s’en aller définitivement, me laissant dans un état de mort affective qui me détruirait. Heureusement, cette pensée ne dura pas, et si ma tendre comptait pour moi plus que tout, il ne fallait pas que j’oublie que ce serait grâce au bon accomplissement de ma tâche que nous pourrions accéder à une vie remplie de tous les projets que nous freinions jusqu’alors. C’était un petit sacrifice de devenir un démon, car c’était pour un intérêt bien supérieur, le sien.

Je griffonnai toutes mes idées sans relâche tout l’après-midi, sans voir que le soleil disparaissait derrière l’horizon artificiel que formaient les immeubles de la rue, et bientôt la nuit enveloppa les bureaux qui s’étaient vidés. Tous mes collaborateurs étaient partis chez eux, ou étaient allés profiter d’une vie après le travail qui n’existait pour moi que dans les mauvais films ou les séries pour adolescents. Sentant la fatigue d’une journée bien remplie tomber sur mes épaules, cette fatigue des justes qui ont accompli leurs devoirs, je pris sur moi de laisser mon œuvre en l’état et de rentrer me reposer. Une soirée sans ma moitié était toujours un moment pénible, mais il avait l’avantage de ne pas me demander l’effort de la surprendre perpétuellement pour qu’elle reste amoureuse. J’allais me délasser pour revenir dans une forme olympique, et tout préparer méticuleusement en vue de la réunion du vendredi soit parfaite.

Une fois rentré, je ne pris même pas le temps d’allumer les lumières et je ne mangeai presque rien avant de me mettre au lit. Les reflets des réverbères à l’extérieur étaient suffisants, et mes yeux m’en remerciaient. La luminosité des néons du bureau et des écrans les avait épuisés. Ma tête tomba sur les oreillers lourdement, et s’y enfonça goulûment. Dans l’appartement mitoyen, les étudiants avaient eu la décence d’aller faire profiter de leur énergie un autre immeuble et d’autres voisins, ou bien ils s’étaient endormis. Je n’eus pas le temps de poursuivre cette idée que déjà j’étais englouti dans un sommeil sans rêves, non sans avoir au préalable répondu à un message plein d’amour de ma belle dont la lecture me faisait à chaque fois un nœud de bonheur à l’estomac. Ces nœuds qu’on ne croît pouvoir ressentir qu’aux premiers émois, et qui des années après m’emplissaient toujours d’autant de magie.

Les lendemains ressemblèrent aux jours précédents, et ma rédaction m’occupa jusqu’au jeudi soir, sans que je puisse penser ni faire rien d’autre. Je tapai les derniers mots sur mon clavier, me relus une fois de plus, trouvai à nouveau quelques fautes et erreurs de syntaxe, et enregistrai définitivement mon fichier. C’était prêt. C’était féroce, vorace et véloce. Si ce plan devenait réalité, il resterait dans les annales comme celui qui conduit au licenciement le plus efficace de l’histoire de l’entreprise, avant que dans quelques années, en comprenant tardivement sa portée dévastatrice, des analystes plus éclairés que ceux de mon époque ne le redéfinissent comme le plus fourbe de tous les temps.

Je rentrai chez moi serein et sûr de moi. Et m’endormis heureux après que ma douce m’eut envoyé des photos de son repas du soir et que nous ayons échangé de vive voix quelques mots qui me réchauffèrent le cœur, et gonflèrent mon courage.

Ce vendredi tant espéré serait encore une journée splendide.

Mais rien ne se passa comme je l’avais rêvé. J’attendis toute la matinée d’être appelé dans le bureau du chef pour lui exposer mon plan de bataille, mais ce moment ne vint jamais. Ainsi en était-il de la coutume non écrite, mais respectée par tous. Il ne nous donnait jamais d’heure, il ne nous faisait part, au mieux, que de la demi-journée où nous devions nous tenir prêts à être convoqués par Sa Majesté. Et cette attente pouvait durer des heures. Il m’avait même semblé parfois que, plus je rappelais son assistante, plus elle s’éternisait. Comme s’ils étaient assis l’un en face de l’autre et se lançaient dans un jeu pervers :

— Décroche! Ça doit être le débile du deuxième étage, devait dire le chef.

— Tu crois? devait-elle répondre avant de saisir le combiné. Allô, oui? Oui Monsieur. Non il n’est pas disponible dans l’immédiat. C’est cela. Je vous passe un coup de fil dès que nous sommes prêts à vous recevoir. Oui. Merci.

Et lui de se gausser en la voyant faire, et de lui lancer en se levant pour rejoindre son bureau :

— Eh! S’il rappelle dans moins d’une heure, tu me le repousses encore d’une heure. Allez! je vais quand même jeter un œil à mes mails. À plus, et si tu te fais un café, tu m’en ramènes un allongé, merci.

Ainsi se jouait, comme je l’imaginais, le manège sadique entre ces deux détenteurs du pouvoir absolu de notre institution. Le chef et sa maîtresse de bureau, un parfait petit couple, amoureux de la douleur des autres.

Ils m’avaient fait entrer dans une rage folle. Comment avaient-ils pu se moquer de moi après toute la préparation qu’avait demandée ce rendez-vous? Ils ne se rendaient pas compte de ce à côté de quoi ils passaient, mon exposé était certainement ce qu’ils auraient eu de mieux à se mettre sous la dent de toute leur existence minable. Il fallait que je lui fasse sentir, à lui et à son esclave juste bonne à lui servir des cafés, qu’ils regretteraient toute leur vie de m’avoir ainsi humilié.

Voyant, par le sixième sens ou troisième œil qu’ont toutes les secrétaires qui n’ont à faire de leur journée que d’observer les autres, que je ne souhaitais être dérangé par personne, mon assistante avait fermé la porte de mon bureau. Ce regain d’attention me parut ne pouvoir venir que de ce qu’elle avait certainement fouillé dans mes papiers pour découvrir qu’elle allait être la seule épargnée par ma colère. Elle ne perdait rien pour attendre. Quand ils seraient tous partis et que je n’aurais plus qu’elle sur qui passer mes nerfs, elle s’en irait d’elle-même; je me fichais qu’on m’ait demandé de la conserver à son poste. J’étais l’unique maître de ce que je pouvais faire des âmes dont j’avais la charge.

Mais, en cet instant, je devais concentrer mes forces sur mon chef et lui envoyer un avertissement clair, son mutisme empreint de dédain ne me convenait pas. Un message écrit me parut tout à fait approprié. Faisant courir mes doigts rapidement sur le clavier, sans même les regarder, les yeux révulsés et focalisés sur l’écran, je composai une prose bien sentie. Je repris ses propres propos du lundi, lui exposai par le menu tout ce que comportait mon plan machiavélique, me jetant des fleurs au passage quant à la beauté de la stratégie élaborée, et oubliant complètement d’y dissimuler les trous que j’avais prévu de lui laisser le soin de combler pour qu’il pense que le tout venait de lui. Tout cela m’appartenait, à moi et à moi seul, il n’était plus d’actualité de lui en attribuer des miettes. Le ton était cinglant, et aurait valu à n’importe qui de se faire limoger sur le champ par son supérieur hiérarchique. Mais je n’étais pas n’importe qui, et le supérieur hiérarchique en question était une sombre raclure qui ne devait sa place qu’au hasard et à la corruption.

Je fis très attention aux tournures de style, et aux fautes d’orthographe. Toutes les vérifications d’accords des participes et de concordance des temps y passèrent. Je relus même à haute voix pour m’assurer de la portée de chacun des mots. À ce moment, mon assistante entra dans mon bureau. Elle semblait vouloir me dire quelque chose et leva sa main, la bouche entrouverte, pour m’interrompre dans mes œuvres. Je ne lui en laissai pas l’opportunité, et la congédiai suffisamment violemment pour qu’elle ne revienne pas m’ennuyer de la journée. Je lui hurlai, alors qu’elle faisait demi-tour, que personne ne devait me déranger, sous aucun prétexte, et que je saurais m’occuper de qui ne respecterait pas cet ordre. Quand elle referma la porte derrière elle le plus doucement possible, m’abandonnant à ma besogne, je vis passer sur son visage, sans y prêter attention, la stupeur de l’incompréhension et même un peu de peur.

Le texte était magnifique de haine et d’agression. Ceux qui le liraient ressentiraient nettement mon énervement, et ne pourraient que se joindre à moi pour conclure que notre sombre chef avait commis une erreur irréparable de bêtise et d’impolitesse, en me demandant tout ce travail sans prendre la peine d’honorer le rendez-vous qu’il m’avait fixé lui-même pour que je le lui présente. Après une ultime relecture et n-ième vérification de la mise en page, j’inspirai profondément par la bouche, et en laissant l’air s’échapper de mes poumons par mes narines, je pressai le bouton qui expédia le message vers les étages supérieurs. Il allait voir ce qu’il allait voir!

Je m’affalai complètement dans mon fauteuil, soulagé et repu de hargne. Je ressentais une sérénité sans ombre. Ma douce devait rentrer le soir même. Nous allions avoir pour nous un formidable moment à nous raconter nos semaines l’un sans l’autre. C’était devenu le dernier but de ma journée. Attendre que le temps passât assez vite pour me propulser dans ses bras. Je décrétai que j’irais la chercher à la gare, ce seraient des minutes précieuses de gagnées, elle serait ravie et ça me combla de joie.

Je ne pris pas la peine de déjeuner, feuilletant des magazines. L’après-midi s’écoula donc dans cette merveilleuse pensée que j’allais la retrouver, et alors que j’empaquetais mes affaires pour m’en aller, un message arriva. Il était tard, et j’étais seul à l’étage. Je n’imaginais pas qu’il pouvait y avoir une quelconque urgence à cette heure-là dans notre profession, mais je regardai quand même, par acquit de conscience. C’était un message de l’assistante du chef.

Monsieur ne comprenait pas le ton de mon dernier envoi ni l’impolitesse que j’avais montrée. Je n’étais pas venu au rendez-vous quand il m’avait fait demander, et que, même quand ce fut par l’intermédiaire de ma propre assistante, elle avait bien retransmis mon instruction de ne pas être dérangé. Il m’attendait donc lundi sans faute, et s’il fallait consentir à me donner une heure pour que je daigne me déplacer, il m’informait qu’il serait à ma disposition au retour du déjeuner. Je reçus comme une claque l’ironie de ces derniers mots.

Je me rassis complètement étourdi derrière mon bureau, et répondis immédiatement par l’affirmative que je serais présent, sans saisir ce qu’il s’était passé.

Je n’avais reçu aucun appel. Mon assistante avait essayé de me perturber à un moment, mais si cela avait été si important, elle aurait su me le faire comprendre. J’étais persuadé que c’était un quiproquo. Mais j’étais fait comme un rat. Mon magnifique plan pour licencier mon équipe serait maintenant entaché à jamais. Peut-être allait-il pousser jusqu’à me retirer la mission, et me mettre dans la même charrette que ces incapables. Je me rassurai en pensant que dans ce cas, il n’aurait plus personne pour faire le travail et que cela me donnerait un répit pour trouver un autre emploi ailleurs. Le week-end qui devait être un moment de joie avec ma tendre, commençait par un croche-pied à ma bonne humeur, et ce fut les larmes aux yeux, de rage, d’inquiétude et d’angoisse plus que de chagrin, que j’éteignis la lumière du couloir avant de sortir sur le palier et de refermer à clef derrière moi, la porte de l’étage.

Sur le trajet du retour ce soir-là il ne se passa rien. Les idiots succédèrent aux imbéciles, mais je ne les voyais plus. Tout me semblait terminé. J’avais sans le vouloir, raté le rendez-vous que j’avais tant attendu. Il m’était soudain clair que ma vie dorénavant ne serait qu’un enchaînement d’échecs et de souffrances quotidiennes, qui si elles ne me poussaient pas définitivement dans le caniveau, allaient tout au moins me rendre le lent parcours jusqu’à ma mort, long, tortueux, insipide et qu’une haie d’honneur de maudits badauds trop heureux de me montrer du doigt en se moquant, allait m’accompagner tout au long du chemin.

Je ne me souviens pas d’avoir verrouillé la voiture ou le garage, je n’ai aucune idée de combien de minutes j’ai attendu l’ascenseur, je ne sais même plus si une odeur nauséabonde s’échappait de l’appartement des étudiants du palier. Je crois que la porte de chez nous s’est ouverte sans que j’aie le temps de glisser ma clef dans la serrure et que son visage m’a souri pour m’inviter à pénétrer dans notre antre et dans cette fin de semaine qui s’offrait pleinement à nous. J’ai dû grommeler quelque chose d’assez morne, car je lus dans son regard qu’elle avait compris que rien ne servait d’essayer d’avoir une conversation avec moi. Je retirai mon uniforme et laissai mes chaussures à la place où elles étaient tombées de mes pieds, dans l’entrée, sans les ranger, pour me diriger vers le sofa, dans lequel je me lovai comme une bête apeurée. Les yeux dans le vide. Faisant comme si j’étais perdu dans mes pensées, alors que j’étais bien là, je ne voulais simplement pas interagir avec qui que ce soit. Elle resta plusieurs minutes près de moi. Les bras croisés, appuyée d’une épaule contre le mur, à me regarder. Elle semblait avoir envie me prendre dans ses bras, ou me parler. Elle n’entreprit cependant rien. Elle se contenta de contempler mon corps presque inerte, complètement imperméable à sa présence. Elle aurait pu pourtant se rendre compte que seule une étreinte m’aurait rassuré et m’aurait sorti de cet abîme sombre dans lequel mon esprit tournoyait. Mais je n’esquissai aucun des signes qui pouvaient lui montrer que j’avais besoin d’elle. J’agis comme si tout m’était dû et que c’était à elle de deviner, d’initier le premier pas pour me secourir. Après tout, c’était moi qui souffrais, pourquoi devais-je en plus réclamer et me rabaisser encore plus en suppliant de l’aide? Je ne bougeai donc pas d’un iota. Et elle finit par partir. Si je fus soulagé de la disparition de son pesant regard, ce ne fut que momentanément seulement, car elle me manqua instantanément, et je me levai d’un bon. Il fallait que je la retrouve. Je suivis sa piste jusque dans la cuisine où elle avait trouvé refuge. J’arrivai doucement par derrière elle, et je collai mon corps contre le sien en faisant bien attention de l’enlacer et de la serrer le plus fort possible, à m’en donner des crampes. Elle soupira. Je lui faisais peut-être mal, mais elle souriait.

Nous restâmes ainsi quelques secondes qui parurent des minutes. Jusqu’à ce que je considère que j’en avais assez fait pour témoigner de mon affection et ne pas avoir à fournir d’explication sur le comportement que j’avais eu depuis que j’étais rentré. Elle eut la politesse de ne pas poser de question et nous entames notre balai du soir. Entre banalités et plats cuisinés. Entre deux bouchées d’une substance verte qui avait dû un jour contenir des brocolis avant de se transformer en matière préfécale à mastication facile, elle me sembla à nouveau si belle. Mon plan aurait dû fonctionner. Nous aurions pu alors pleinement exister, et ne plus attendre comme des chats apeurés que le lendemain ne nous engloutisse pas. Déjà trois ans que nous tentions de vivre ensemble dans ce château de cartes qu’on appelait une vie, sans trouver le ciment nécessaire à l’édification d’un début de fondation. Cette pensée m’accabla et me fit ressentir le temps qui passait. Comme s’il s’était matérialisé autour de moi. Une longue ligne, jalonnée de crans, séparés régulièrement, qui marquaient les années. Et à quelques encablures d’aujourd’hui ce mur de briques incandescentes et presque infranchissable que représentait ce que je me figurais comme ma demi-vie. Comme le point de non-retour au-delà duquel soit on a vécu, soit on se laisse vivre. On en était là. Je m’assombris encore un peu plus, ajoutant au mutisme verbal un mutisme du regard qui me faisait passer pour une poupée de chiffon, un automate d’un autre siècle, qu’on croit presque réel, mais qui n’est qu’une pièce de bois joliment sculptée. Elle essaya bien de communiquer. Elle me frôla à plusieurs reprises pour que mon corps se réveille au contacte du sien que j’avais tellement aimé, que j’aimais tant. Mais que je refusais de toucher, alors que j’étais la personnification de l’échec. J’avais en un jour, brûlé tous nos rêves. Les miens et ceux que j’avais faits pour nous. Elle vivait dans l’illusion que j’étais heureux, heureux avec elle, heureux au travail, heureux partout. Elle était mon bonheur, oui. Mais elle ne savait pas que tout le reste n’était rien. Et que je venais de détruire irrémédiablement la seule façon de nous en sortir. Nous achèverions notre vie dans la misère. Dans le dénuement total. Nous allions devenir aussi insipides et inutiles au monde que tous ces gens sans saveur qui m’entouraient au quotidien. D’autres allaient jouer à notre place les rôles fantastiques que nous aurions dû tenir. Tout se finissait.

Sans un mot nous terminâmes notre soirée, et nous nous glissâmes dans le lit sans bruit. Elle m’embrassa sur le front, comme elle le faisait si souvent et si tendrement. Je ne bougeai pas. Les lumières s’éteignirent. Si seulement j’avais su. Si seulement j’avais pu deviner. Si quelques indices m’avaient été jetés pour que je me rende compte de ce qui était en train de se préparer. Je l’aurais prise dans les bras. Je l’aurais, une dernière fois, serrée contre moi. Elle qui était tout. Aujourd’hui, même ses traits que j’ai si longtemps scrutés pour les graver à jamais dans ma mémoire s’estompent. Et cette adrénaline qui faisait exploser mon cœur quand elle me souriait semble s’être tarie.

(to be continued)



(lien vers les autres chapitres)

Merci d’avoir tenu jusqu’en bas… ou pas. Bref. J’ai été très heureux d’écrire ce chapitre encore.  Le suivant est dans les tuyaux… mais vous me connaissez maintenant… ça prendra peut-être des plombes avant de paraître. « La plombe » étant une unité de mesure toute personnelle, bien que répandue, et dont je ne saurais donner avec précision d’équivalent en jours… bises et salut !

À la prochaine les gens, #FuckTheFish

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