Le héros meurt à la fin #7

Salut à tous,

Déjà le chapitre 7… mince, je n’ai presque pas vu passer le temps… non, je rigole. Ça fait une plombe que ce chapitre aurait dû sortir, mais j’ai eu du mal à en accoucher. Il tranche beaucoup avec ce que vous avez lu jusqu’à présent, vous allez découvrir un autre angle, peut-être enfin comprendre quelques éléments d’intrigue, mais je ne suis pas sûr que vous ayez toute l’image de ce qui va se passer… bref. Merci à ceux qui soutiennent, je ne pensais pas que j’arriverais aussi loin.

Bonne lecture à tous, rendez-vous en bas de page !

et pour revivre les autres chapitres, c’est par ICI !



Je venais de rentrer d’un voyage pour le travail, et ce week-end aurait dû être un de nos petits moments de bonheur. Un de ceux qu’on ouvrait comme une friandise dont on ôte le fin papier doré qui l’enveloppe et qu’on engloutit dans un râle de contentement. Nous ne nous étions pas vus depuis quatre jours, une éternité, et même si notre séparation s’était faite sur le ton de l’incompréhension, je savais que nous avions hâte d’être à nouveau ensemble, de nous prendre dans les bras et de vivre ces deux jours pleinement. La douce euphorie des retrouvailles effaçait généralement tout ce qui avait pu nous irriter avant ou pendant le temps que nous passions loin l’un de l’autre. Mais ce week-end, ce moment qui aurait dû être simplement magique, et ajouter une petite pierre à l’édifice de notre vie magnifiquement rêvée, ne fut pour moi que le début d’un cauchemar qui aujourd’hui encore ne semble pas vouloir s’arrêter. Un cauchemar qui nous attendait au tournant depuis longtemps, c’est la seule chose que je comprends quand je repense maintenant à ce qui est arrivé. Tout a basculé si vite. Nous n’avions rien vu venir. Personne n’avait rien vu se préparer. Personne n’aurait pu se rendre compte de rien, tout avait l’air si normal. Le monde n’était pas extraordinaire, mais il offrait malgré tout tellement de possibilités de vivre nos petites existences sereinement en les enrobant du plus de bonheur que nous pouvions. Cette douceur nous a aveuglés.

Nous nous étions rencontrés par les hasards de la vie, comme tous ceux qui n’ont pas le malheur d’habiter dans des pays où les mariages sont arrangés. Bien que le mien, mon premier, mon seul finalement, l’avait un peu été. J’avais été la gentille aînée modèle qui avait respecté à la lettre tous les préceptes enseignés par sa communauté. Et j’avais bien sûr fini dans le lit d’un garçon dont les parents représentaient la réussite pour les miens. Je ne connaissais pas bien la vie, ni comment on devait passer d’une étape à la suivante. Alors je pensais que j’étais sur la bonne voie, et que si c’était très éloigné de ce qu’on nous montre dans les films, et donc de mes envies de petite fille, c’était certainement parce que les films ne sont que des mensonges scandaleux pour nous faire miroiter des impostures. Tout le monde avait été très heureux que je me case avec quelqu’un dont on était pressé de pouvoir parler aux autres branches de la famille sans que cela fasse honte, voire même le contraire, avec une fierté démonstrative. Nous avions vécu la fin de nos études ensemble, et instinctivement, bien qu’on n’ait jamais réellement eu le temps de comprendre la nature de nos sentiments, nous avions uni nos corps sous un même drap, puis dans un même appartement, mais nos esprits ne se rencontrèrent jamais vraiment. Nos amis nous trouvaient splendides, et si nous les écoutions, ils nous enviaient. Je me demande si à cet âge on ne passe pas ses journées à s’envier tous. Les plus libres jalousent le quotidien métronomique des plus rangés et les plus établis voudraient la liberté de mouvement et d’action, surtout sexuelle il faut le dire, des premiers. Personne n’est jamais satisfait. Quelques-uns semblent de temps en temps parfaitement à leur place au bon moment, seuls ou avec la bonne personne, mais c’est rare. Et curieusement c’était souvent ceux-ci qu’on jugeait sans procès les plus faux. Car c’est d’eux qu’on était le plus envieux, au point que cette jalousie, comme à chaque fois, se transforme en haine et en dénigrement.

Nous avions trouvé des petits jobs qui ne faisaient rêver que nous, mais dans lesquels nous commencions une vie sociale et professionnelle qui était précisément dans la lignée de ce qu’on attendait de nous, sans trop d’excès, avec juste ce qu’il fallait de loisirs et de longs moments en famille. La vie se déroulait gentiment. J’étais heureuse à la hauteur de la définition que je me faisais du bonheur possible et de ce que je m’autorisais à vivre.

Et puis je l’avais croisé. Ce n’était évidement pas prévu, et très loin de ce que je voulais. Il était hors de question que je bouscule mon quotidien. Tout avait été si difficile à mettre en musique. Je pouvais continuer ainsi jusqu’à la fin, sans me lasser. Mais je ne connaissais pas tout ce qui pouvait m’être offert.

À une poignée de mois près, je basculais dans la deuxième partie de mon existence de jeune mariée, j’aurais eu un, deux enfants, ou plus, autant qu’il en aurait fallu pour être reconnue comme une mère à sa vraie place. J’aurais certainement découvert un nouvel amour avec ces bambins. Et j’aurais continué mon petit chemin tranquillement jusqu’à l’étape suivante. En essayant de faire le moins de vagues possible.

Mais je l’avais croisé. Et nous sommes alors partis dans un feu-follet. Lui aussi sortait d’un long moment de vie avec une autre personne. Lui aussi avait perdu son innocence d’enfant au détour des années qui passent et poussent à suivre les schémas que des générations bien-pensantes ont dessinés pour nous. Lui aussi avait besoin de rêver et de penser que le monde ne peut pas être fait uniquement de peurs et de chemins tracés à l’avance.

Nous avons tout envoyé valser, dans un tourbillon de folie.

Presque du jour au lendemain, nous avons balayé des décennies de certitudes pour nous retrouver et ne plus nous lâcher. En tout cas c’est ce que nous croyions jusqu’à ce jour. Jusqu’à ce moment précis dans notre histoire, ce moment qui m’a semblé durer des jours, et qui allait devenir le moment zéro, le moment où nos vies nous échappèrent, cette fois pour de bon, et sans que nous en soyons les acteurs, ni que nous y soyons préparés. Est-ce que le début en a été ce jour précis, ou fut-ce la succession de jours qui ont suivi. Peut-être avait-ce été simplement le jour de notre rencontre? Ou le jour de notre naissance? Nous étions prédestinés à vivre cette atrocité. À ne jamais vraiment nous en remettre, et à fuir pour survivre. L’un sans l’autre.

Nous avons parcouru le monde, nous avons arpenté les jardins et les parcs de nos villes. Nous ne pouvions nous arrêter de nous parler, de nous toucher, la perte de contact physique plus de quelques secondes était inimaginable. Alors quand nous n’avions pas le choix, et que nous devions nous éloigner à cause du travail, nous ne passions pas dix minutes sans échanger des messages, ou nous envoyer des photos des endroits où nous étions. Il fallait qu’à chaque instant l’autre sache que nous pensions à lui, comme s’il avait pu disparaître dans l’instant. Les gens nous trouvaient parfois ridicules, nous nous rendions compte nous-mêmes souvent à quel point nous étions niais, mais nous étions heureux.

Avant ces moments, ni lui ni moi ne parvenions réellement à définir le bonheur. Encore maintenant je crois être incapable de le verbaliser correctement. Mais c’était ça. C’était ce que nous vivions. C’était cette boule au ventre, c’était ces frissons d’être proches, c’était ces descriptions amoureusement fleuves que nous faisions à nos amis de notre merveilleuse découverte l’un de l’autre. C’était partir courir le long d’une rivière. C’était écumer tous les restaurants et tous les bars de toutes les villes que nous croisions. C’était faire l’amour toute la nuit et toutes les nuits comme des enfants qui apprennent à se connaître et jouent dans un fou rire leurs plus beaux moments d’extase. C’était se lever pour aller chercher du pain, et rapporter des fleurs qui finissaient dans un vase improvisé sur la table du petit déjeuner. C’était se contempler de longues minutes les yeux dans les yeux sans arriver à détourner le regard. C’était lui qui comptait mes taches de rousseur, pendant que je lui hurlais d’arrêter, et qu’il se plaignait que je venais de lui faire perdre le fil de son compte. C’était moi qui goûtais tous les plats les plus improbables qu’il cuisinait pour mon plaisir, et qui souriais à chaque fois de m’apercevoir qu’il avait encore réussi à inventer un mélange de textures et de saveurs qui me comblait.

C’était nous deux face aux autres. C’était nous deux toujours unis, toujours d’accord sur tout, toujours avec les mêmes envies, avec celle d’aller de l’avant, celle de ne pas se poser de questions et de ne reproduire aucun dogme.

Mais nous n’avions qu’une envie de trop. C’était celle de laisser derrière nous, le plus loin possible, ce qui avait fait nos vies sentimentales avant de nous connaître. Sans raison particulière nous fuyions tout ce qui pouvait nous les rappeler. Et un matin il reçut l’offre d’aller travailler ailleurs. Dans le même pays, mais dans une autre région, une région que nous connaissions peu et qui ne nous attirait pas plus que ça. Mais nous y avons vu la possibilité de tout recommencer et de créer notre nid. Un endroit qui n’aurait pas été entaché par l’existence de souvenirs anciens. Nous n’avons pas réfléchi longtemps avant de décider qu’il devait accepter cette offre et que nous trouverions rapidement un moyen de nous installer là-bas. Je n’aurais pas de difficulté à y poursuivre mon travail à distance, ou à en dégoter un autre. Tout semblait parfait.

Nous avions un petit appartement qui nous y attendait déjà, avant de prendre le temps sur place de dénicher notre cocon, et de nous y établir définitivement. Alors pendant plusieurs mois il fit les allers-retours, le temps de s’assurer que tout serait à notre goût et que je pouvais descendre le rejoindre sans problème. Nous apprîmes la distance pendant ces mois. Nous découvrîmes que quelques nuits l’un sans l’autre n’étaient pas si catastrophiques, et il arrivait que nous oubliions sans nous en rendre compte de nous envoyer un message pendant toute une journée. Les premières fois nous nous sentîmes honteux. Nous qui n’avions jamais passé plus de quelques minutes sans communiquer ensemble, nous découvrions que c’était possible et que cela n’était pas si dramatique, même si c’était très éloigné de ce que nous aimions dans ce que nous étions. Mais nous nous consolions en pensant que le temps avait établi entre nous une connexion supérieure qui nous permettait de nous affranchir de tous ces artifices d’échanges obligatoires. Je ne disais rien, mais tous nos messages se mirent rapidement à me manquer. Et bien que j’étais la première mauvaise élève à ne jamais lui donner de nouvelles quand je n’étais pas seule, et à attendre de ne plus être avec mes amis ou ma famille pour lui envoyer un petit mot, je m’offusquais s’il lui prenait des heures à me répondre. De son côté je sais que cela lui manquait aussi, et il répétait que ce n’était qu’une phase de transition, qu’il ne fallait pas s’inquiéter, car une fois que nous serions à nouveau réunis dans la même ville, tout repartirait comme au début. Si seulement tout n’avait pas explosé en plein vol, l’avenir lui aurait certainement donné raison, en tout cas c’était mon vœu le plus profond.

Nous accélérâmes donc le pas, et six mois après je le rejoignais dans ce qui était enfin notre chez-nous, le premier que nous avions choisi vraiment tous les deux. Il y traînait encore des éléments de nos vies passées dont nous n’avions pas pu nous défaire, parce qu’ils nous plaisaient quand même, mais la plupart des objets qui nous encombraient étaient récents et communs. Nous avions également cette peluche atroce qui jouait le rôle d’enfant de substitution. Car même si nous étions enfin réunis à nouveau, les fissures avaient commencé à se propager dans notre monument de bonheur. Nous ne faisions plus l’amour avec autant d’empressement, quand nous en avions simplement envie, et cet enfant dont nous avions déjà parlé tant de fois, nous l’avions remplacé par cette poupée de chiffon. Nous étions toujours aussi bien ensemble, mais son nouveau travail le rendait d’une humeur complexe. Il n’était plus continuellement joyeux comme il l’était avant le déménagement. Lui qui n’avait jamais eu besoin de réveil pour s’extraire du lit le matin, se laissait traîner de plus en plus longtemps et se trouvait de plus en plus souvent des excuses pour rester travailler de la maison. J’étais très heureuse de ces instants volés, mais il était fermé à cet élan d’enthousiasme que j’exprimais quand il décidait de passer une matinée chez nous plutôt qu’au travail.

Petit à petit nous arrêtâmes de courir le long des rivières, et de parcourir les restaurants. Il devenait aigri et d’une humeur massacrante au moindre serveur qui ne se comportait pas exactement comme il avait décrété qu’il devait le faire. C’en était rendu à un sacrifice pour moi de sortir dans ces moments-là, et je voyais bien que lui se forçait. Nous nous perdions.

Pourtant parfois, dans des élans venus d’on ne sait où, il revenait se coller à moi, comme un enfant apeuré. Il me pressait contre lui pour que je ressente encore un peu comme il m’aimait, car si je n’ai jamais douté d’une chose, c’est qu’il m’aimât. Que ce sentiment ait pris avec le temps un tour différent, qu’il m’ait aussi vue d’une manière plus éloignée de ce qu’il avait fantasmé, j’avais fini par m’en persuader, mais je savais qu’au fond de son cœur j’avais à jamais une place que personne d’autre ne prendrait jamais. Ces instants où nous ne reformions plus qu’un seul être étaient mes îles de survie au milieu de notre ancien océan de rires devenu une marre de lave putride dans laquelle nous pataugions comme deux oiseaux aux ailes alourdies par le mazout d’une marée noire. Croyant toujours pouvoir nous envoler à nouveau au-dessus des nuages pour y narguer le commun des mortels. Mais dont le fond du regard reflète l’abandon de tout espoir vain.

Et voilà, nous y étions, à ce moment où tout bascule, mais je n’aurais jamais imaginé que nous avions déjà échangé nos dernières paroles, qu’il avait depuis longtemps blotti une ultime fois sa tête dans le creux de ma nuque. Nous étions assis dans notre salon, presque l’un en face de l’autre. Moi dans ce fauteuil qui demeurait une des traces de mon ancienne vie, si lointaine et presque irréelle, et lui dans ce canapé qui était un des symboles de notre histoire, si jeune, mais que je voulais devenir éternelle. Je pensais qu’après une soirée morne notre réveil serait plus doux, qu’il me serrerait contre lui et que tout serait oublié. Mais il s’était levé sans un mot et avait vaqué à ses occupations sans se soucier de moi. Nous avions fini par terminer assis là, il y avait à peine plus d’un mètre entre nous, mais plutôt que de m’adresser directement la parole, il m’envoya un message depuis son téléphone. Il n’avait pas décroché un son de toute la matinée, baladant son regard perdu de mur en mur, englouti dans des pensées auxquelles je n’avais visiblement pas le droit d’accéder.

Nous nous étions pourtant juré de toujours tout partager, de ne laisser entre nous aucune ombre, aucun non-dit, aucune mauvaise interprétation qui s’infecterait comme une gangrène et deviendrait insupportable juste avant d’exploser et de nous infliger des dégâts irréversibles. C’était la base de ce que nous nous étions promis d’être l’un pour l’autre, vivre dans une totale transparence qui devait tout cimenter. Nous serions deux inséparables, qui aimeraient tout de l’autre et s’avoueraient le plus inavouable.

Mais depuis sa position retranchée face à moi, il m’envoya un simple et stupide message :

«Où es-tu?»

J’étais juste en face de lui. Je souris, pensant à une blague d’un humour qu’il pouvait parfois avoir, et qui ne faisait rire que les plus initiés de ses amis. Il ne me regarda même pas pour guetter une quelconque réaction.

— Eh! Je suis devant toi, lui répondis-je, toujours bêtement souriante.

Il posa son téléphone et attrapa le livre qu’il avait laissé ouvert sur son torse pour en reprendre la lecture. C’était un de ces romans qui décrivent des mondes imaginaires dans lesquels il aimait se plonger et où il dégotait de temps à autre un personnage, voire plusieurs, à qui s’identifier. Parfois ces mimétismes inconscients le suivaient jusque dans la réalité. Cela devait l’aider à trouver l’existence moins fade, sans quoi je pense qu’il se serait échappé de ce monde depuis tout jeune. Il pouvait passer de longues minutes à fixer ses idées comme on scrute un tableau, les yeux égarés. Je le contemplais pendant ces moments-là, et j’essayais d’entrer avec lui dans cet univers onirique à l’intérieur duquel il m’avait toujours semblé plus heureux et plus vivant que dans un quotidien sans beaucoup de saveur.

Je m’accusais souvent d’être à l’origine de cette perte de goût des choses que nous faisions, et que cette dérobade fantaisiste comblait les vides de notre existence. Je n’ai jamais eu de moi-même la moindre estime pour ce que j’étais. Sans vouloir pour autant me rabaisser continuellement, j’avoue que j’ai, depuis que je suis petite, considéré tous les autres supérieurs à moi. Cela me permettait avant tout de limiter le risque d’être déçue par mes possibles échecs ou erreurs. Lui me rassurait tout le temps. Il me disait que j’étais magique, qu’il n’avait besoin de rien de plus pour se sentir vivant que de me sentir près de lui et que, si parfois il partait dans des rêves éveillés, c’était simplement par jeu ou parce que lui-même aurait voulu être tellement plus pour moi, qu’il se donnait avec les personnages de ces fictions des modèles à atteindre pour que je sois plus heureuse de notre vie que je ne l’étais déjà. Et j’étais déjà follement heureuse. Même si cela me flattait, j’ai toujours douté de la véracité de ces paroles. Quelle idiote!

Je voyais bien qu’il comprenait pleinement l’expression de mon inconfort, mais savait-il que je n’arrivais pas à croire qu’il puisse m’aimer, encore moins qu’il essaye chaque jour de s’améliorer pour me plaire davantage? Cette interrogation est restée en suspens, ballottée dans mes souvenirs qui s’estompent, et de temps en temps, la nuit, alors que je regarde vers un ciel dégagé et que je reconnais la ceinture d’étoiles de cette constellation que nous admirions si souvent ensemble, je plisse le nez comme nous le faisions quand nous nous disions une bêtise, quand nous voulions faire rire l’autre ou tout simplement quand nous voulions nous dire que nous nous aimions, et cette question revient : pourquoi ne pouvions-nous pas admettre que nous nous adorions plus que ce que nous pensions mériter? Si seulement nous avions compris que nous étions sincères et que nous avions accepté, en confiance, cet amour plein et sans concession.

Une demi-heure s’écoula, mais il n’avait toujours pas bougé. Je scrutais ses yeux, je gigotais sur moi-même, faisais du bruit en me raclant la gorge, mais il n’y eut aucun mouvement de sa part à mon égard.

Au bout de quelques minutes, il posa son livre sur la table basse, le refermant très proprement sans oublier d’y insérer un marque-page qui était une photo de nous deux, et en s’assurant à plusieurs reprises que sa tranche était parfaitement alignée avec le bord du meuble et qu’il ne coupait pas en deux un des motifs qui le décoraient. C’était un de ses tocs qui me faisaient rire, m’avaient inquiétée parfois, mais le rendaient totalement attendrissant. Ses conceptions de l’ordre et du désordre étaient soumises à des lois que lui seul connaissait et qu’il aurait été bien incapable d’expliciter à un autre être humain. Les objets ne devaient pas se superposer sans que cela soit dans une parfaite symétrie ou tout du moins dans un schéma préalablement défini. Il ne s’agissait pas d’ailleurs des objets en eux-mêmes, mais de leur position dans l’espace suivant l’angle choisi pour les observer au moment où ce toc le prenait, et de leur projection relativement aux autres objets dans son champ de vision. Cela demandait régulièrement de longs instants pour mettre les couverts sur la table à manger ou pour ranger un livre dans la bibliothèque. S’il s’avérait de surcroît que ledit livre eut un petit défaut, qui serait passé inaperçu au commun des mortels, alors un drame se jouait. Il fallait qu’il l’ausculte sous tous les angles, parfois il essayait de réparer ce défaut, ce qui bien souvent n’avait pour effet que d’empirer les choses, mais ça le réconfortait. Je l’avais déjà vu jeter des livres, non sans avoir au préalable racheté un exemplaire qu’il avait passé au crible pour s’en assurer la perfection. Il lui était épisodiquement arrivé de garder l’ancien, comme un trophée qui semblait être là pour lui rappeler son échec et rendait bégayantes nos bibliothèques. Cela prenait parfois des proportions désopilantes quand il se mettait à parler tout seul aux objets alors qu’il essayait de les ordonner sur une étagère, ou quand il s’adressait directement aux outils qui devaient lui servir à accrocher un cadre ou une tringle, chose qu’il avait en horreur et qui pouvait souvent lui faire monter des colères de gamin gâté tapant du pied au sol, que ces dialogues avec ces objets inanimés calmaient. Moi, ça me faisait fondre et je ne l’aimais que plus encore.

Toujours sans un regard ni un mot, il saisit son téléphone et recommença à manipuler l’écran. Midi approchait. Il s’y reprit à plusieurs fois, effaçant, se relisant, soufflant, pestant, il était insatisfait et donnait l’impression de ne pas réussir à formuler ce qu’il voulait écrire. Puis son visage s’éclaira et il sembla enfin content de lui, il le reposa un instant, eut l’air de ne pas trop comprendre quoi faire, puis le mis dans sa poche d’un mouvement de poignet énervé, avant de se lever et me passa devant sans un geste à mon attention, pour se diriger vers l’entrée. Mon propre appareil afficha soudainement un « Je vais me balader, viens avec moi si tu veux »  complètement inexplicable.

Je l’entendis enfiler ses chaussures à la hâte et prendre un manteau sous le bras. Je lui lançai à travers les pièces de l’appartement : « J’arrive, attends-moi », mais je n’eus pas de retour, et je dus me dépêcher de le rejoindre pour ne pas qu’il m’enferme derrière lui. Il poussait chaque porte de l’immeuble avec fureur, et n’attendait pas que je sois passée pour les laisser se refermer. Dans le garage, je dus me contorsionner pour entrer dans la voiture avant qu’il ne démarre et fonce dans les rues de la ville. Il était furieux. Je le sentais à la musique qu’il mettait, la plus dure, la plus violente qu’il avait en stock, pleine de voix gutturales, et de batteries assassines enchaînant les coups de grosses caisses à des vitesses qui ne semblaient pas possibles à un être humain d’atteindre. Il hurlait aussi dans l’habitacle, sans d’ailleurs bien connaître les paroles des chansons. Mais ce dont il avait besoin, je le savais dans ces instants de furie, c’était simplement de laisser sortir toute sa souffrance. Il la gardait trop enfouie, elle grandissait en lui comme un cancer dont il ne pouvait se libérer qu’en criant à gorge déployée. Si seulement il m’avait parlé. J’étais là, je supportais cette scène et cette musique qui me perçait les tympans sans que je ne puisse rien faire, et je ne voulais rien faire. Il fallait que ça passe, je restai donc muette et la plus discrète que je pus. Il se gara dans un des parkings souterrains d’un quartier du centre où nous avions coutume de venir acheter des livres et manger des plats originaires de pays lointains, dont on se régalait toujours et qui étaient pour nous des moments de fête. Il râla contre le véhicule voisin, qui comme toujours était trop à cheval sur la bande de séparation, et prit une photographie de sa propre voiture, à la fois pour se rappeler d’où il l’avait laissé, mais aussi pour pouvoir les regarder dans quelques minutes et se conforter sur le fait qu’il avait bien fermé les vitres et que le coffre n’était pas ouvert. Avant de pousser la porte de l’escalier qui nous mènerait vers l’extérieur il fit demi-tour pour vérifier à nouveau qu’il avait bien verrouillé toutes les portières. Puis revint vers la sortie et vers moi en pestant contre lui-même et ses tocs, la tête basse. Il me bouscula, je protestai, mais il ne se retourna pas. Dans sa montée des marches, quatre à quatre, il parvint presque à me semer. Le soleil m’éblouit quand nous arrivâmes à la surface, et je faillis le perdre définitivement pendant que mes yeux s’habituaient à la lumière du jour. Mais je finis par le voir, une dizaine de mètres sur ma droite, et le rejoignis en courant. Les passants autour de nous me regardaient comme une folle qui poursuit une idole inaccessible, ou un enfant qui ne veut rien entendre, et file bille en tête.

« Attends-moi! Merde! Pourquoi tu fais comme si je n’existais pas », je sanglotais presque et lui ne se retourna pas.

Dans un silence dont la lourdeur commençait à me faire ployer, je le suivis une bonne partie de l’après-midi, tournoyant autour de cet être insensible que j’aimais tant, comme un insecte affolé, sans qu’il ne réagisse, sans même réussir à lui décrocher ne fût-ce qu’un agacement. Je le bousculais, le secouais en lui attrapant l’épaule, mais il restait inerte, dans sa bulle, complètement hermétique au monde qui l’entourait, enfermé dans son propre univers dont il semblait m’avoir exclue. De temps à autre, il soupirait, d’une longue expiration pleine d’une tristesse que je ne lui connaissais pas si noire, le regard perdu vers son téléphone qu’il tenait posé dans sa paume, sans même le serrer, comme un objet précieux qu’il ne voulait pas abîmer. Lorsqu’une larme passa le long de sa joue, je mis cela sur le compte du vent qui devait faire souffrir ses yeux fragiles, sans saisir alors ce qui se déroulait. Des heures entières défilèrent et l’infernal manège continuait. Jamais il n’émit le moindre signe qui aurait pu me permettre de comprendre que nous appartenions toujours à la même existence. Je n’étais partie que quelques jours. Il y était habitué et cela était rentré dans notre mode de vie, c’était un petit rythme qui nous convenait bien et qui faisait de nos retrouvailles périodiques de grands moments qui nous remémoraient notre rencontre et tous ces mois où nous nous étions tournés autour sans nous percuter, jusqu’au soir où nos lèvres avaient pris les choses en main pour s’embrasser et ne plus se lâcher. Tout était en train de disparaître. Un monde que nous avions mis tant de temps  à bâtir et dont nous savourions chaque instant s’étiolait et les miettes en étaient emportées par les bourrasques de son indifférence. J’avais beau me creuser la tête, je ne voyais pas ce que j’avais pu faire ou dire qui l’avait transporté dans cet état. J’eus l’atroce frisson de prédiction que je ne le saurais jamais. Ce ne pouvait être qu’une blague. Comment pouvait-il en être autrement? On ne s’aime pas si fort, si intensément pour tout laisser tomber d’un coup pour une vexation quelconque qu’il était tout à fait incapable d’exprimer clairement.

Je le suivis encore quelques minutes, une dizaine tout au plus, et lassée de courir derrière lui, fatiguée de ne rien comprendre, je me figeai au milieu de la rue, n’essayant même pas de le retenir. Il continua de s’éloigner, sans se retourner, sans ralentir, le nez tantôt en l’air, tantôt sur son téléphone. Il ne semblait pas vraiment savoir où aller. Je restais longtemps bouche bée, interdite, incrédule, puis je fis demi-tour et partis dans la direction opposée. Arrivée chez nous, je jetai des affaires dans une valise et fuis vers la gare, décidée à me réfugier loin, dans la maison d’une amie d’où je m’apprêtais à vivre une tempête que rien ni personne n’avait vue venir, et qui allait balayer parmi tant d’autres choses, la cathédrale de bonheur que nous avions érigée.

Des heures plus tard, alors que je cherchais désespérément le sommeil, la tête appuyée contre la vitre vibrante et inconfortable d’un train qui m’emmenait loin de mes rêves de vie, je reçus un message qui termina à jamais de me perdre, et que je relis encore, de temps en temps, en regardant ces photographies qui sont les dernières vagues de ses sourires, et en serrant dans le creux de ma nuque cette peluche qui n’est jamais devenue un enfant : «Où es-tu? Pourquoi est-ce que tu ne réponds pas?»



Et voilà, bienvenue en bas de page.

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À la prochaine les gens, #FuckTheFish

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