Le héros meurt à la fin #8

Salut les gens,

On avance on avance. Pas aussi vite que certaines personnes voudraient, moi le premier, surtout pour passer à autre chose, mais ça va dans le bon sens.

Tellement de projets en ce moment. Entre « les pensées » sur Wattpad et les micronouvelles (sic) sur Twitter, je m’éclate comme un gosse.

J’espère que vous sentirez ce plaisir en lisant ce chapitre. Rendez-vous en bas de page pour se faire la bise !

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Avec le recul, aujourd’hui, je me rends compte qu’il aurait été beaucoup plus opportun pour l’humanité entière que ce lundi matin n’ait jamais existé.

Le week-end ne m’avait pas particulièrement mis dans de bonnes dispositions. Ma douce était rentrée pour une soirée de vendredi plutôt insipide et était partie le lendemain très tôt, avant que je ne me réveille. Je l’avais cherchée partout, et quand elle ne répondit pas à la succession de messages que je lui envoyai, je décidai de sortir seul profiter du beau temps. Je ne profitais en réalité de rien du tout. J’avais les yeux rivés sur mon téléphone dans l’attente d’un signe de sa part. Je pense avoir fait le tour complet de la ville, durant plusieurs heures, avant de me retrouver à nouveau devant chez nous, instinctivement, et sans réellement me souvenir du trajet que j’avais emprunté. Quoiqu’il en était, elle n’avait pas réapparu et je rentrai pour découvrir notre appartement toutes lumières éteintes et sans vie. Quelque chose avait cependant changé. En revenant sur mes pas, et en prenant les secondes nécessaires à la vérification de la serrure de la porte d’entrée que je venais de verrouiller, j’ouvris par curiosité le placard de notre minuscule hall pour m’apercevoir qu’il contenait une seule des deux valises qui y étaient habituellement rangées. Elle avait certainement laissé la sienne dans la chambre la veille au soir après avoir sorti ses affaires. Je bondis donc dans cette direction, maudissant au passage les trop nombreuses tables basses et autres obstacles inventés par l’homme pour l’empêcher de se déplacer à la vitesse voulue dans les pièces de son propre logement. Le sol de la piaule comportait bien le tapis de poils d’un animal inconnu qui me chatouillait les pieds chaque matin, et qui collectionnait toutes sortes d’immondices ramenées de la rue sous nos chaussures, mais pas trace de la valise. Sur les fauteuils non plus. Sous les fauteuils pas plus. Rien nulle part. Pas sous le lit ni au-dessus de la grande armoire que j’ouvris pour la fouiller de fond en comble, sans plus de résultat. Pour le reste, tout semblait à sa place. En tout cas les piles de vêtements avaient approximativement la même hauteur que lors de ma dernière inspection, quand j’avais désespérément cherché une ceinture, que je retrouvai peu de temps après, simplement passée autour d’un pantalon dans le panier à linge sale. J’en profitai pour admirer, un peu perplexe, la quantité faramineuse de fringues que nous possédions. Mis bout à bout et cousus les uns aux autres, j’en arrivais à la conclusion que nous aurions pu fabriquer notre propre montgolfière. Ce qui aurait été d’une totale inutilité, car nous ne savions pas tresser l’osier pour faire la nasse, et qu’une fois tous nos habits déchiquetés en lambeaux pour cela, nous aurions été nus, et donc ridicules, suspendus à un ballon que nous n’aurions jamais pu apprivoiser. Je refermai la porte de l’armoire sur cette pensée sans intérêt, et poursuivis mon enquête. En me retournant, la surface du petit meuble qui s’allongeait le long du mur aux pieds de notre lit me parut, elle, anormalement vide. J’avais en mémoire que ma belle aimait y étaler ses bijoux pour les admirer d’un seul regard et surtout passer un temps étonnamment long chaque matin à choisir desquels elle se parerait. Temps qui me semblait perdu à mauvais escient, d’abord parce que tous lui allaient parfaitement bien, et ensuite parce qu’elle n’en possédait pas tant, et aurait pu tous les porter d’un seul coup, ou créer un roulement, avec un semainier qui lui aurait permis plus de célérité matinale. J’avais plusieurs fois essayé de la convaincre de mettre en place une méthodologie plus fiable que son simple instinct, mais en vain. Toujours était-il que ce dessus de meuble ne présentait plus la moindre babiole. J’ouvris frénétiquement toutes les boîtes éparpillées dans la pièce, toutes vides. Un coup d’œil vers la tête de lit me fit me précipiter vers la salle de bain. La peluche, matérialisation enfantine de nos sentiments, qui aurait dû siéger entre nos deux oreillers n’y était plus et j’eus la confirmation de mes craintes en arrivant face au lavabo, sur lequel je ne trouvai plus qu’une seule de nos deux brosses à dents. Elle était partie.

Je m’assis par terre. Là, sur le tapis antidérapant qui nous servait surtout à ne pas nous glacer la plante des pieds quand les petits matins étaient trop frais, et qui la plupart du temps y parvenait très mal. Aussi banale que ma réaction fût, alors que je m’étais toujours efforcé d’avoir une vie et des émotions au-dessus de toute norme bassement commune, j’étais tout en rage et en incompréhension.

Rien, pas un mot, nulle part. Ni un message laissé sur mon téléphone ou à un tiers qui aurait débarqué exactement à ce moment-là, sonnant à notre porte pour m’exposer les raisons de sa fuite, et me dresser la carte au trésor à suivre pour me sortir de ce cauchemar. Mais personne ne vint sonner, et le carrelage me parut froid, ce tapis était décidément particulièrement inefficace.

Dans un élan de conscience, je saisis le téléphone que j’avais dans la poche pour lui adresser un mot, anodin, quelque chose qui la fasse réagir, mais sans qu’elle ressente ma légère panique. Elle finirait bien par répondre. Et alors que je parcourrai mon répertoire de haut en bas comme un dément, il me fut impossible d’y trouver son nom. Cela me déconcerta, ce n’était pas logique. Nous nous écrivions en permanence. Je regardai l’historique de mes envois. Rien non plus. Plus la moindre trace de nos échanges. Était-il à envisager qu’une fonction qui m’était inconnue lui ait permis de supprimer son existence du contenu de mon appareil? Je me retrouvais sans moyen de la contacter directement, et il était encore trop tôt et hors de question que je passe par nos amis pour la joindre. La honte m’aurait foudroyé sur place. Et si jamais elle revenait, nous devrions toute notre vie expliquer à tous les idiots qui le demanderaient, notre famille en tête, comment cela était arrivé et comment nous nous en étions sortis.

J’étais aussi furieux qu’impuissant. Son départ précipité même après une soirée plutôt houleuse n’avait pas de sens. Il était forcément prémédité de longue date. Elle avait profité de mon sommeil de plomb pour effacer tous les moyens de la suivre, avait bouclé ses affaires en douce pendant que je me promenais. Et la voiture? Je fonçais vers le sous-sol. Une, deux, trois, quatre pressions contre le bois, la porte est bien fermée, j’avais les clefs dans la main, je pouvais prendre l’ascenseur. De toute façon je n’allais pas bien loin, et personne dans l’intervalle ne pourrait venir dérober mes effets personnels, scrupuleusement accumulés depuis des années, ni s’installer dans l’appartement, me laissant sans domicile, mais avec un loyer. J’enfonçai le trousseau bien profondément dans ma poche tout en m’assurant à chaque pas d’entendre leur cliquetis métallique lorsqu’elles s’y entrechoquaient.

Mon bolide était là, bien à sa place. Je ne l’avais pas ouvert, mais vérifiai qu’il était tout de même bien fermé, et que chaque vitre était remontée jusqu’en haut. Les gens sont tellement imprévisibles de méchanceté qu’ils pourraient venir fouiner dans ce soubassement pour voler mon engin et me rendre à la vie de piéton. Ce serait une catastrophe, une montagne de paperasse et la perte irrémédiable de toutes les petites choses insignifiantes qu’il contenait et dont j’aurais été bien incapable de dresser la liste.

Certain que tout était bien verrouillé, je regagnai mon sofa, pour ne plus le quitter de la journée. La rage me fit couler une larme que je laissai mourir sur un coussin avant de m’assoupir.

Lundi sonna. Lundi déjà? Mais où avait bien pu disparaître le dimanche? Absolument aucune idée. En tout cas, à ce moment précis, je n’en avais aucune idée, et je m’en fichais. Mon réveil hurlait dans la chambre, alors que j’émergeais d’un curieux sommeil sans rêves dans le salon. Je me levai péniblement, encore vêtu de mes habits de samedi, et me dirigeai vers la salle de bain, en tapant fort au passage sur le bouton d’arrêt de la sirène infernale qui commençait sérieusement à me courir sur les nerfs, me mettant dans une humeur tout à fait adéquate pour une journée de vengeance. Le jour dont mon patron allait se rappeler toute sa vie, m’ouvrait ses bras. Que ma douce ait disparu me traversa l’esprit, mais n’eut pas de résonnance, ma bouche sentait mauvais, et je détestais cette sensation pâteuse sur la langue.

Je n’eus, évidemment, pas de difficultés dans le choix de la brosse à dents, il n’y en avait plus qu’une. Mais il me fallut quelques minutes pour trouver un tube de dentifrice, ce qui ajouta petite une dose supplémentaire d’aigreur à mon humeur. Non seulement elle était partie, mais elle s’était amusée à tout cacher, tout disperser, pour me rendre cette matinée impossible dans une envie de vengeance dont je ne percevais absolument pas le fondement. J’avais toujours été tout ce qu’il y avait de plus attentionné pour elle. Je l’avais continuellement choyée. Cette évocation suspendit mes gestes un instant, et un peu de pâte blanche s’écoula du tube pour terminer sur la céramique. Je grommelai. J’injuriai. Puis me fis taire en enfournant dans ma bouche ce grattoir à molaires dont on s’inflige les allers-retours pour ne simplement pas souffrir d’une visite chez le dentiste. Ce qui me parut stupide, car j’adorais le clou de girofle.

Une fois lavé et en uniforme de combat, prêt à envahir les plates-bandes des résidents du trente-huitième étage de mon bureau, je quittai la maison. Avant d’entamer mon cérémonial indispensable à une bonne fermeture de la porte, je jetai un dernier coup d’œil à l’intérieur. Elle n’avait vraiment laissé aucun indice, et toujours ni appel ni message. Je vidai mes poumons par le nez, et projetai sur mes rétines rêveuses l’image de son petit sourire, de cette frimousse qui me vrillait le cœur. Puis je verrouillai notre antre, vérifiai tous les loquets mille fois et pris une photographie de la porte afin de pouvoir la regarder dans la journée pour me rassurer sur son herméticité. Arrivé au bout du couloir, il m’apparut plus sûr pour les prochains départs de l’appartement de me filmer en train de réaliser mon précieux rituel pour d’être certain de l’avoir bien exécuté.

Le trajet vers mon travail fut, comme à l’accoutumée, d’une affligeante consternation face à l’idiotie de l’espèce humaine. Mais il me parut exceptionnellement moins encombré que la semaine passée. Je franchis le rond-point généralement noir de monde, sans heurt, si ce n’est l’évitement de dernière seconde d’une octogénaire qui attendait, à l’affût, que le petit bonhomme vire au vert pour se jeter sous mes roues. Klaxon, coup de volant, insulte. Un trio qui ne m’amusa pas ce matin-là. Je devais arriver rapidement à mon bureau, et perdre du temps à éduquer une vieille qui semblait déjà avoir plus que glissé vers la tombe, pour lui apprendre les bonnes manières, n’était pas dans mon agenda, et cela m’agaça prodigieusement. Seul le bus autonome, prodige de technologie m’apporta un peu de réconfort. Qu’il puisse exister, comme objet mû par sa propre volonté, sans avoir besoin de l’assistance de ses créateurs, idiots pour la plupart, m’émerveilla à nouveau. Sa vision fut l’unique chose à me faire sourire avant d’entrer dans les sous-sols de mon entreprise. En arrivant à ma place, je vis qu’une voiture y était déjà garée. Comment était-ce possible? Mon nom était inscrit en gros au-dessus, qui oserait s’y aventurer? Je me rangeai le plus près que je pus de la carrosserie du félon pour qu’il ne puisse repartir sans que j’aie moi-même à bouger. Mais je ne pus ouvrir ma portière, je m’étais trop serré. Je pestai. J’enrageai. Mais je reculai, fis demi-tour, et me garai dans l’autre sens afin de le coller par mon côté passager. Une fois sorti, je claquai la portière tellement fort que j’eus presque peur de l’abîmer, mais peu importait, il fallait qu’un exutoire absorbe ma colère. Taper dans un poteau en béton était au-dessus de mes capacités. Alors ce fut ma portière, puis le rétroviseur de cet ahuri de contrevenant, qui prirent. Je fulminai. Mais j’étais heureux de ces sentiments qui montaient et allaient me renforcer dans cette matinée pleine de promesses. En passant devant l’accueil où trônaient deux employés de bas niveau qu’on avait mis là pour leur éviter la rue, je leur donnai l’ordre de trouver le propriétaire du véhicule usurpateur, et leur laissai mes clefs de telle manière qu’ils stationnent proprement, et à son emplacement réservé, ma voiture. Je ne leur faisais qu’une confiance limitée, et leur aptitude à la conduite entre les poteaux peu espacés du parking ne m’apparaissait qu’une vague utopie, mais je comptais sur la peur qu’ils ressentaient en me voyant pour qu’ils accomplissent la tâche correctement.

Je me hâtai vers mon bureau, l’heure du déjeuner, et donc du rendez-vous, allait venir très vite. Le temps fuse quand les échéances se rapprochent, il se contracte, et les heures qu’on pensait avoir pour nous se transforment en secondes fugaces. Mon assistante n’était pas à sa place. Pourtant j’étais arrivé une demi-heure après l’heure à laquelle elle devait commencer son travail. Elle m’avait certainement prévenu de cette absence, mais je ne m’en souvenais pas, et si je ne m’en souvenais pas, cela signifiait qu’elle n’avait pas été précise dans sa demande. Je décidai de m’occuper de son cas après avoir repositionné mon chef à sa due place. D’abord cette réunion, la redite de l’échec de vendredi, que je ne m’expliquais toujours pas, et après je redescendrai en découdre avec cette secrétaire fantôme.

Aux toilettes, je vérifiai une dernière fois que mon uniforme de bon soldat du capitalisme était en parfait état pour la parade. Je resserrai légèrement mon nœud de cravate pour qu’il épouse parfaitement les courbes de mon col, et m’humidifiai les mains afin de me passer un peu d’eau sur le visage et dans la nuque. Je devais être frais et vaillant.

Une partie de mon équipe était collée à la machine à boissons. Ils auraient dû être derrière leur bureau, mais surveiller qu’on ne nous vole pas le formidable percolateur qui remplissait leurs veines de caféine, était une occupation qui, à cette heure déjà avancée, leur semblait tout à fait légitime. Ne me voyant pas ressortir immédiatement des toilettes, ils finirent certainement par se demander ce que j’y fabriquais. Mû par une curiosité malsaine, un de ces petits idiots me rejoignit. Je ne pouvais pas m’enfuir, il me barrait le passage.

— Tout va bien, chef?

Chef. Si j’employais souvent ce mot sans me soucier de son sens et de l’interprétation qui pouvait en être faite, je ressentais quand on l’utilisait envers moi, toute l’ironie, ou la fausse déférence qu’il comportait.

— Oui, pourquoi?

Pourquoi ne l’ai-je pas envoyé promener à cet instant? Trop de bonne éducation liée à un saupoudrage d’envie d’être aimé de tous, je ne voyais que ça.

— Vous prenez un café avec nous?

Je le suivis. Toute l’équipe était comme je l’avais deviné, réunie dans la pièce de repos qu’ils s’étaient confectionnée. C’était une sorte d’oasis au milieu de leur journée morne. Un endroit où ils venaient s’abreuver comme des gnous autour d’un maigre point d’eau noirâtre. Leurs conversations, auxquelles je ne participais jamais, devaient être assez proches des beuglements de ces animaux de la savane. Que pouvaient-ils bien se raconter? De quels évènements si extraordinaires pouvaient bien être remplies leurs misérables existences pour qu’ils ressentent la nécessité de se rassembler pour se les dire? Je n’en avais aucune idée. Aujourd’hui ces moments me manquent presque.

Je les interrogeai brièvement sur l’absence de mon assistance, mais ils ne surent pas me dire où elle était. À aucun d’eux elle n’avait fait part d’un quelconque rendez-vous qui aurait pu justifier qu’elle ne soit pas là. Leurs réponses étaient cependant curieuses. Comme s’ils me cachaient quelque chose. L’un d’eux osa même me dire qu’elle devait être dans les étages, ou partie chercher le courrier. Mais je savais que ce n’était pas l’heure à laquelle elle faisait cela habituellement. Rapidement lassé de leur morne conversation, qui oscillait entre la vie de chanteurs cacophoniques et de joueurs de ballons dont les existences m’émouvaient autant qu’une chaussette solitaire, abandonnée sur un étendoir, je pris congé de cette assommante troupe.

— Je vous laisse, bonne journée à tous.

Sur ma petite table de réunion ronde, taillée dans un bois complètement absent de toute forêt du pays, et qui avait donc dû coûter fort cher à faire venir d’une contrée lointaine, je trouvai une pile de documents à signer. La même pile que mon assistante me préparait chaque matin pour mon arrivée, et que je m’empressais de parapher pour m’occuper. Pendant ce temps-là, pensais-je à chaque fois, je n’avais rien d’autre à faire, et je pouvais prendre un air assez concentré de feuille en feuille pour que personne n’ose entrer dans mon bureau me déranger. C’était mon petit moment de répit quotidien entre mon trajet épuisant et mon combat contre l’incompétence de mon équipe. Surpris de voir la pile, mais de ne pas la voir elle, je repassai l’encadrement de la porte pour tenter de l’apercevoir dans le couloir. Je n’y remarquai personne d’autre que ceux que j’avais notés à la machine à café, et dont certains commençaient à me regarder bizarrement. Ils devaient se demander ce que j’avais à me tenir au milieu du passage, scrutant dans les deux sens afin de me rassurer de la présence de mon assistante. J’attrapai par le bras l’adjointe d’un de mes collaborateurs, à qui elle avait l’habitude de déléguer une partie de ses tâches quand elle s’absentait, ou qu’elle était débordée. Ce qui était souvent le cas.

— C’est vous qui avez classé le courrier ce matin?

Elle me dévisagea, interdite. Et ne répondit rien pendant de longues secondes, tout en me fixant, puis elle projeta son regard vers la porte ouverte du bureau de celle qui n’avait pas daigné venir travailler. Elle déglutit et me scruta à nouveau, droit dans les yeux. Je perçus une sorte d’effroi dans ce regard. Elle frissonna si fort, certainement de peur, que je pus presque le sentir à travers la fine couche de ses vêtements. Je relâchai ma pression sur sa chair, craignant d’avoir été la cause de ce tressaillement, et elle s’échappa d’un bond vers son bureau, me jetant un dernier coup d’œil, puis disparut dans l’embrasure de sa porte. Je soupirai de consternation. Elle ne m’avait pas répondu et je n’étais pas plus avancé. Cette équipe était décidément d’une inconsistance criarde. Je me rassis derrière la montagne de courriers à lire et signer, et me mis à la tâche. Je voulais achever cette corvée, qui m’offrait un moment de calme pour réfléchir et me ressourcer, avant de monter voir le despote qui n’avait pas cru bon le vendredi de prendre un peu sur lui, et de trouver un moyen sûr de me faire comprendre qu’il désirait me parler. Cette fois-ci, je décidai d’aller vers lui sans attendre qu’il m’appelle. Déjà parce que réagir aux coups de sifflet d’un maître était pour moi réservé à tout ce qui a quatre pattes ou des envies de promotions hiérarchiques sans en avoir les compétences, et il y en avait beaucoup, ensuite parce que c’était à moi d’avoir la main sur ce rendez-vous, c’était mon plan de bataille, ma stratégie, ma gloire à venir. Et, comme j’allais la rejoindre le soir même, l’assurance d’un avenir radieux pour ma douce et moi. Elle n’était partie que pour peu de temps, je le savais. Elle serait de retour et elle m’expliquerait que j’avais oublié, comme souvent, ce week-end entre copines, ou ce moment familial auquel j’avais réussi à me soustraire, et qui éclairciraient d’un seul jet, les raisons de sa fuite. Elle avait dû enchaîner avec des obligations professionnelles quelque part dont j’avais également omis les détail. Elle serait là le soir. C’était une certitude. Elle faisait ça tout le temps. Je n’allais pas la suivre comme un chien policier. Elle était libre de vivre tout ça sans moi. J’arrivai en tout cas à m’en convaincre, notre futur approchait, elle ne pourrait être ailleurs qu’avec moi.

La pile de documents soigneusement signée, j’envoyai un message au service sensé s’occuper de nos téléphones pour leur indiquer que mon répertoire avait dû subir une sorte de piratage, car je ne retrouvais plus certains numéros. Je ne leur précisai pas que c’était plus particulièrement de celui de ma chère magie qu’il s’agissait, ils n’auraient certainement pas mis la même énergie à résoudre un problème personnel qu’à trouver une solution à une énigme professionnelle. J’en rajoutai donc un peu en arguant que des contacts très importants pour des dossiers cruciaux en cours avaient mystérieusement disparus. Ils étaient en fait bien présents dans mon appareil. Aussi, rapidement, je les effaçai tout en m’interrogeant sur la capacité de mes collègues informaticiens à découvrir la supercherie plutôt qu’à réellement élucider mon souci. Si seulement nous vivions quelques décennies plus tôt, j’aurais appris par cœur le numéro, et j’aurais pu l’appeler, car elle ne le ferait pas. Elle était trop fière, et c’est moi qui l’avais malmenée lors de notre unique soirée ensemble. Elle devait être vexée. Je saurai la réconforter, je n’étais plus inquiet.

Le message envoyé, je rassemblai tous les documents dont j’avais besoin pour mettre KO debout notre minable petit dirigeant et ses sbires, et pris le chemin de son étage. À côté, dans le bureau de mon assistante, celle qui n’avait pas réussi à me renseigner quelques minutes auparavant, était adossée le regard dans le vague, à un des classeurs métalliques de rangement qui trônaient dans cette pièce. J’allai vers elle et à nouveau elle sembla apeurée.

— Vous n’avez rien d’autre à faire?

Elle me dévisageait comme si j’avais été un spectre. Ces yeux s’emplirent de larmes. Elle considéra la chaise, vide, derrière le bureau de ma subalterne, et tourna les talons pour retourner vers son propre siège. Dans le couloir, elle croisa un collègue d’un autre service, et sans que je le veuille, j’entendis le bref échange, à peine chuchoté.

— Mais qu’est-ce qui se passe?

— Je ne sais pas. Je ne comprends pas.

Je soupirai. J’avais peut-être été un peu rude, mais elle l’avait cherché par son oisiveté. Cependant, elle avait un air tout aussi inquiet que le mien, bien que ce fût à mon avis pour des interprétations bien différentes de l’absentéisme inhabituel de sa camarade. Au moins, pensais-je, cela ferait une personne de plus pour mener l’enquête sur cette disparition. Elle l’appellerait certainement, chose que je me refusais à faire, car c’était à la fois intrusif et une perte de temps, mais également parce que je n’avais pas son numéro, et cela résoudrait tout. Satisfait, je repris mon chemin vers ma gloire.

Je sifflotais dans l’ascenseur, bien que je ne le fis jamais en temps normal, pas même pour héler un serveur au restaurant. Je détestais siffler, parce que je n’y arrivais que très mal et parce que je chantais, et donc sifflais, totalement faux. Mais là, je sifflotais gaiement un air enfantin qui me donnait de la force. Il était l’exutoire de ma confiance en moi-même, en mon plan, et en ma victoire proche. Trente-huitième étage, enfin. Le cerbère était à sa place. Elle avait mis de hauts talons et une jupe qui devait certainement l’empêcher d’écarter suffisamment les cuisses pour s’adonner à ce que je pensais être son jeu favori avec nos patrons. Elle devait avoir d’autres talents cachés qui lui permettaient d’utiliser toutes les parties de son corps sans que ce vêtement ne soit un quelconque obstacle.

— Nous ne vous avons pas appelé.

— Je sais, mais j’ai préféré venir de moi-même pour éviter les déboires de la semaine dernière.

— Il n’est pas encore là.

Cette ultime sentence signifiait que j’allais devoir attendre debout, le regard vers mes chaussures, de longues minutes. Elles furent assez longues en effet pour que je m’aperçoive que je ne les avais pas convenablement cirées, et depuis belle lurette, et que le peu d’intérêt que je portais à mes tenues vestimentaires, ainsi que le minimum d’argent que j’y consacrais, finiraient par se ressentir dans mon entourage, et pourraient m’être préjudiciables. Le monde n’était certes fait que d’apparences, et cela me débectait, mais je n’avais pas le choix. J’irai m’acheter du cirage, ou une nouvelle paire de godasses à la première occasion. Il le fallait. J’allais bientôt avoir de plus grandes responsabilités, et me lancer dans le licenciement de toute cette troupe d’énergumènes vociférants n’était pas possible si ces derniers passaient leur temps à lorgner mes pompes en se moquant intérieurement de moi. Je ne l’aurais pas supporté. J’irai chez le même marchand prendre la paire de chaussures du modèle et de la pointure que j’avais notés sur un petit carnet et qui m’allaient très bien. Depuis des années, je n’essayais plus une seule chaussure dans les magasins, du moins pas celles que je portais avec mon uniforme de travail. Je détestais devoir être en chaussettes devant tout le monde. J’avais en horreur de m’efforcer à comprendre si mon gros orteil était à la bonne place, et si la douleur au bas de mon tendon d’Achille allait s’atténuer quand le cuir se serait attendri. Un jour par chance, j’étais tombé sur une paire qui m’allait très bien, pas chère, et qui était produite en série. Depuis, j’allais simplement chercher un nouvel exemplaire de ce modèle, sans me poser plus de questions. Les vendeurs étaient à chaque fois ravis de cet achat éclair, et moi, cela m’évitait bien des angoisses sociales complètement désuètes. J’aurais pu en prendre plusieurs d’avance, mais c’était un investissement superflu. Aller à la boutique ne me dérangeait pas tant que ça, et mettre de la trésorerie dans un ustensile de mode dont, du jour au lendemain, je pouvais ne plus avoir besoin, m’était surréaliste.

— Vous pouvez entrer, ils vous attendent.

Elle appuya sur le bouton qui déverrouillait l’accès à la salle de réunion des chefs. Le rendez-vous ne se ferait pas dans le bureau de la direction, mais dans la pièce du conseil. Je n’en fus pas vexé. L’important était que ça se fasse. Accoudés à l’immense table, faite du même bois que celle de mon étage, se tenaient deux acolytes du petit bonhomme. Je me dis que les ébénistes étaient de nos jours peu scrupuleux, et m’assis face à eux. Je ne les avais pas vus arriver, ils devaient déjà être là avant que je monte, ou bien il y avait dans cet immeuble des passages secrets dignes des plus grands châteaux forts. Je n’imaginais pas à cet instant à quel point cette hypothèse allait s’avérer aussi folle que dramatiquement réelle. À ma gauche, qui était leur droite, le siège moelleux de présidence de la table était vide. Je lâchai un poli « bonjour » du bout des lèvres, et attendis.

Une minute s’écoula.

— Eh bien, vous ne commencez pas?

— Nous ne sommes pas au complet, si?

Ils se regardèrent tous les deux, avec un petit sourire, puis tournèrent la tête vers le fauteuil à leur droite avant de revenir sur moi.

— Mais qui d’autre attendez-vous?

Cette question me glaça. J’attendais évidemment que l’organisateur de toute cette mascarade pointe son nez. Mais je compris qu’il s’était vengé de moi avant que je ne puisse l’ourdir. Il était malin. Ces deux andouilles à qui j’allais faire mon exposé lui raconteraient bien ce qu’elles voudraient en guise de compte-rendu, et s’attribueraient les meilleures idées.

— Très bien, je commence.

Et je me lançai dans mes explications.

Mon argumentation fut brillante, et mon plan, énoncé ainsi à haute voix, me sembla encore plus beau et chantant que lorsque j’avais pris tant de plaisir à le rédiger. Ils étaient interloqués. Tellement abasourdis qu’ils ne parvenaient pas me regarder, et avaient les yeux fixés vers le siège vide à l’extrémité de la table. J’achevais en leur demandant s’ils avaient des questions, et j’eus l’impression de les sortir d’un rêve. Ils avaient l’air gênés, autant qu’on puisse l’être devant une œuvre qui nous surpasse, et n’osèrent presque pas me parler.

— C’était très, disons, intéressant. Merci. Peut-être pourriez-vous nous en faire parvenir une copie écrite?

Ils n’avaient rien compris. Tout dans mon énoncé avait été trop subtil pour être appréhendé par leurs pauvres cervelles flasques. Qu’à cela ne tienne, je me dis que leur envoyer un exemplaire, en mettant la secrétaire du patron, voire le patron lui-même également en destinataire, ne me coûterait pas grand-chose. Cela éviterait les tentatives de plagiat, et me garantirait que le message arriverait directement à qui de droit.

— Bonne journée messieurs.

— Oui, merci.

Ils avaient ce ton vacillant comme une flamme au vent, qu’on a quand on n’est pas à l’aise de la présence de quelqu’un dans une pièce, mais qu’on doit quand même lui parler. Je les quittai sans me retourner, ne saluai pas la gardienne du temple et repris l’ascenseur dans l’autre sens. Triomphant.

Je sifflotai à nouveau, mais cette fois-ci c’était un chant de victoire. J’avais combattu, j’avais touché, et j’avais anéanti. Le maître du château ne pourrait que se réjouir du résumé, même médiocre, qu’ils feraient de mon exposé. Il aurait de plus rapidement un exemplaire papier pour s’en régaler, oublierait l’incident du vendredi, me convoquerait pour me congratuler, et le tour serait joué. Je licencierai. Je serai promu. J’aurai une équipe flambant neuve et ronronnante comme un puissant et extrêmement polluant moteur thermique bien huilé. Ce serait la perfection. Ma douce serait aux anges, notre quotidien prendrait un nouveau départ. Peut-être allions-nous bientôt devenir parents de ce qui serait l’humain que tous les peuples attendaient, beau à vous en crever les yeux, intelligent comme moi, et joliment malin comme sa mère. Ainsi notre vie serait lancée définitivement et nous n’aurions plus jamais de crainte à avoir des lendemains.

Le petit air enfantin qui accompagnait mes pas sautillants dans le couloir s’étouffa lorsque ma respiration fut coupée à la vue de mon bureau. Nous étions en milieu de la journée, mon assistante n’avait pas reparu, mais des dossiers étaient éparpillés, dans un parfait ordonnancement, comme je l’appréciais, sur ma table. Vers mon ordinateur un café chaud m’attendait. C’était son travail d’ordinaire, mais elle n’était pas là. Qui avait osé pénétrer sans mon autorisation et faire tout ce micmac? Je hurlai dans les couloirs qu’on m’apporte la réponse. Personne ne réagit. Ils devaient tous être partis déjeuner. Pourtant habituellement certains restaient dans les parages, leur salaire ne leur permettant qu’une gamelle préparée à la hâte au petit matin avant de quitter leur misérable appartement d’une banlieue lointaine. Mais ce midi devait être spécial, car il n’y avait plus âme qui vive.

Je m’enfermai dans mon antre, envoyai un exemplaire de mon exposé au patron et à ses sbires, et me mis à consulter tous les dossiers qu’on m’avait déposés, en buvant ce café dont l’apparition était aussi opportune qu’inexpliquée.

Sur mon téléphone, toujours aucun message de ma tendre. Elle devait être très occupée. En tout cas, c’est ce que j’imaginais. L’après-midi passa rapidement sans que personne ne me dérange. Sans non plus que le chef me rappelle pour me féliciter. Il n’avait peut-être pas eu le temps de tout lire. Ses deux mauvais espions n’avaient peut-être pas non plus encore eu le loisir de lui faire leur compte-rendu. J’espérais qu’ils y arriveraient sans dénaturer mes propos. C’était très légèrement au-delà de leurs capacités, mais je n’avais plus d’alternative.

Je ne vis pas le soleil baisser et la lumière des néons m’empêcha de me rendre compte que la nuit était là. À une heure où ma douce devait certainement être rentrée à se demander où j’étais, je fermai tous mes documents, papiers et virtuels, et quittai mon bureau. Mes collaborateurs, que je n’avais pas entendus de l’après-midi, étaient déjà tous partis rejoindre leurs familles, ou pratiquer toute autre activité oisive du soir. Pour une fois qu’ils m’avaient laissé en paix, j’étais presque troublé de ne pas les voir. Je pris la peine de bien contrôler le verrouillage de toutes les portes que je franchis jusqu’à ma voiture, que je trouvais dans un parking étonnamment désert, ce que je mis sur le compte de l’horaire, bien que ce fut aussi très inhabituel. Après avoir regardé tout autour de moi une dernière fois, ne comprenant toujours pas bien cette absence totale de vie, je rentrai chez nous.



Et voilà ! Suspense ou pas !? Aller, soyez chics ! Y’a un mini-suspense quand même, non ?

On se retrouve très vite, le plus vite possible. D’ici là, soyez heureux et encore merci d’être toujours présents !

#FuckTheFish et plus si affinité.

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Un commentaire sur “Le héros meurt à la fin #8

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