Le héros meurt à la fin #9

Salut à tous !

On poursuit l’aventure ? Allez !

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Je n’ai pas choisi de devenir un chef ou guide ou peu importe comment on veut me nommer tant que c’est avec déférence, ça s’est fait naturellement. Quand j’étais petit, mes parents crevaient d’ambition pour moi. Ils me regardaient comme si l’humanité toute entière allait se reposer sur mes épaules et que le monde allait suivre mes volontés. J’étais, ils le pensaient obstinément, né pour dominer les autres, et ils me donnèrent donc l’éducation qui s’imposait. En ma présence ils critiquaient ouvertement toutes les personnes qui n’étaient pas à leur goût et auxquelles ils ne voulaient pas que je ressemble. Ils me comparaient constamment à tout être humain existant ou ayant existé, me mettant sur un piédestal devant ceux que je surpassais déjà, et devenant agressifs envers le retard que j’accumulais vis-à-vis de ceux qui étaient apparemment plus brillants que moi et qu’ils m’intimaient de rattraper rapidement.

Très vite je compris que je devais me plier docilement à ce petit jeu, sans quoi je craignais qu’ils soient capables de m’abandonner sur un bord de route brûlant en partant en vacances. Ils m’auraient accroché à un piquet avec autour du cou une pancarte écrite à la hâte sur laquelle on aurait pu lire « enfant de peu de valeur, conviendra à une famille de débiles ». J’aurais alors été ramassé par des parents certainement aimants, mais stupides et aujourd’hui je serais à coup sûr en train de serrer des écrous rouillés sur des boulons stériles dans une usine crasseuse perdue au milieu d’une vallée qui ne voit jamais le soleil. Dès lors je m’appliquais à répondre aux attentes de mes géniteurs comme un bon petit soldat, et il devint évident que j’allais être un ambitieux et noble arriviste de tout premier plan.

Durant ma jeunesse, entre deux bêtises destinées à rabaisser un quelconque être humain qui passait par là, je remarquais souvent le regard acéré de ma grand-mère paternelle qui vivait avec nous. Elle me dévisageait comme on scrute une portée de chatons malingres qu’il faut noyer avant qu’ils n’apportent plus de malheurs que de joies à leurs propriétaires. Elle sentait certainement en moi les germes naissants de son fils, mon père, pour qui l’humanité n’était qu’un amas d’idiots dont il fallait user et abuser pour rester au-dessus du lot. Ce même père, et fils, qui lui avait ôté sa liberté pour mieux surveiller de près son héritage.

Chaque fois que nos regards s’entrechoquaient dans ces moments où elle m’observait, cela me glaçait d’effroi et de colère de ne pas savoir prendre le dessus sur cette vielle peau. J’étais terrorisé comme si j’avais été attrapé en train de comploter contre la Terre entière, et qu’elle me faisait comprendre qu’elle pouvait me dénoncer à tout moment pour m’envoyer croupir dans des geôles sans air, sans eau et sans pain. Quand cela se produisait, je n’essayais donc même pas de la défier ni de soutenir son examen oppressant, je m’empressais de retourner vers ma mère ou mon père qui avaient toujours pour moi une gâterie, une flatterie, ou bien une méchanceté à dire sur quelqu’un d’autre afin que je me sente regonflé instantanément d’une supériorité bien méritée. Mais j’étais encore trop jeune pour qu’ils voient ce que j’étais en train de devenir. Ce que j’étais d’ailleurs chaque jour plus heureux de devenir, et ce que je suis aujourd’hui heureux d’être.

Mis à part les angoisses que me procurait cette aïeule encombrante, je parcourus des premières années de vie parfaites en tous points. J’allais de cadeaux en vélos. De Noëls en Pâques, noyé sous les monceaux de paquets rutilants enrubannés de couleurs chatoyantes, et qui dissimulaient tous les objets les plus enviables de mon époque. Évidemment, je ne m’attardais jamais trop longtemps sur l’usage intensif d’un de ces précieux présents, préférant me distraire avec le suivant, réclamant avec force vociférations une offrande supplémentaire quand je voyais les pieds du sapin déserts, ou que le temps entre deux récompenses me semblait trop long. Je grandissais donc pourri par mes proches, mais le regard inquisiteur de ma grand-mère me rattrapait aux tournants de mes réjouissances. Je la soupçonnai assez tôt de nourrir envers moi des sentiments très éloignés de ceux qu’un ancêtre doit à sa descendance. Elle puait l’intrigue de couloirs et l’assassinat de coursives à plein nez. On m’avait lu en classe toutes les histoires sur les rois du passé et les empereurs imprudents qui avaient trop fait confiance à leurs parents, et n’avaient senti que trop tard le couteau se planter dans leur chair.

J’étais pourtant un charmant bambin potelé et souriant. Son acharnement à me surveiller m’était incompréhensible. Au mieux aurait-on pu me reprocher de torturer légèrement les animaux de la famille, ce qui ne faisait pas de moi un monstre, mais plutôt une sorte d’expérimentateur zoologique rigoureux. J’avais pour eux toutes sortes de tests à mener. Le chat de notre concierge savait-il réellement retomber sur ses pattes en toute circonstance, et était-on sûr que de n’importe quelle hauteur l’expérience restait vraie? Il me fut rapidement confirmé qu’au-delà du troisième étage cela devenait compliqué. Son matou ainsi que les deux minets des voisins avaient déjà péniblement réussi l’épreuve du deuxième niveau, et il me fallut presque une semaine entière pour les attraper de nouveau, tout cela pour qu’ils échouent lamentablement au test du troisième palier. J’avais pourtant eu bon espoir de continuer ainsi jusqu’aux combles de l’immeuble de centre-ville où nous résidions. Mais ces maudites bestioles décidèrent d’offrir leurs os en pâture au bitume plutôt que de se réceptionner sur leurs coussinets. C’en fut terminé, temporairement heureusement, pour ma phase féline. Plus personne ne me laissa approcher d’un de ces mammifères. Même mes parents commencèrent à me scruter d’un œil curieux, j’y sentais moins d’amour et d’admiration, ma mère prenait souvent mon père par le bras, en me regardant, pour lui murmurer à l’oreille des mots qui lui faisaient hocher la tête et émettre un son approbateur, rauque et qui avaient des relents de cachotteries.

Nous vivions dans une de ces résidences qui avaient poussé dans la première moitié du siècle précédent sous l’accélération d’une croissance qui profitait de la pause offerte entre plusieurs conflits dévastateurs. Ces conflits avaient transformé les frontières, les âmes et les rapports de force entre les humains, partout dans le monde. Des peuples avaient été décimés, des majorités s’étaient formées au gré des vents, les traîtres avaient fui ou s’étaient refait une virginité dans les nouveaux gouvernements. Plus rien n’était compréhensible. La vie avait repris cependant rapidement, l’économie surtout. Les gens avaient besoin d’accumuler à nouveau plus de richesses que leurs voisins, et comme près d’un tiers de la population avait été pulvérisée, le gâteau restait aussi gros, mais avec moins de convives. En plein milieu de cette course à la fortune, ma famille qui vivait sur les bords d’une mer intérieure jadis prospère décida qu’il fallait se mêler de plus près à la bataille de l’enrichissement. En grands téméraires, ils choisirent un pays sûr, pas tout à fait vainqueur du dernier conflit, pour éviter toute xénophobie à notre encontre, et pas tout à fait perdant non plus pour qu’il y ait tout de même un intérêt pécuniaire à s’y installer. Une fois cela fait, ils optèrent pour une ville de moindre importance, pour ne pas se fondre complètement dans la foule d’une grande métropole, et ainsi pouvoir peut-être profiter de notre statut d’étrangers, à la fois une curiosité, et la part d’une communauté sympathique et pittoresque. Nous fûmes très vite intégrés dans notre petit quartier, et je commençai à me faire des amis quand je découvris que les personnes avec qui nous partagions la maison dont nous avions pu louer le premier étage, avaient un chat. La maison n’était pas bien élevée, mais suffisamment afin que je puisse reprendre mes expériences. J’estimais qu’assez de temps avait passé pour que mes parents ne s’inquiètent pas de me voir me rapprocher de jour en jour du félin pour l’amadouer. Ma grand-mère n’était déjà plus un danger. La venue dans ce pays l’avait plongée dans un mutisme presque comateux et très reposant, sans pour autant qu’elle perde son regard angoissant. Elle était dorénavant percluse d’une arthrite qui s’était sournoisement installée en elle, comme si mes plus beaux vœux de jeunesse avaient été exaucés. Ses journées se résumaient à se remplir de nourriture et à demander à ce qu’on la porte pour aller vider son corps dans les cabinets, acte pour lequel elle avait acquis le don de le faire par tous les orifices. Cette fière ennemie de ma créativité et de mon bien-être d’enfant n’était plus qu’une masse de chair accrochée à des os que les quelques chutes dont elle nous gratifiait, à vouloir se mouvoir seule, brisaient plus vite que son organisme n’arrivait à les ressouder. Je sentais qu’elle m’observait, alors que je cherchais un moyen d’approcher le chat, mais elle était murée, muselée pour de bon, et c’était moi maintenant qui la regardais de mes pupilles triomphantes.

Le chat ne se laissa pas attraper tout de suite, il fallut que je ruse un peu, et notamment que je devienne ami avec la fille de ces gens qui logeaient au rez-de-chaussée. Nous avions le même âge et nous nous retrouvions souvent pour jouer dans le grenier, qui était l’unique étage inoccupé de la maison. Au deuxième vivait un jeune couple dont nous n’entendions qu’épisodiquement les ébats quand nous dînions, ce qui mettait ma mère dans des états d’excitation auxquels mon père répondait par un regard noir, inquiet que je comprenne leur manège. Inquiet, mais approbateur. Et ces soirs-là, alors que j’allais me coucher, je ne pouvais dire si les hurlements qui me parvenaient étaient ceux des jeunes tourtereaux, ceux de mes parents qui voulaient une deuxième jeunesse, ou ceux de la porcherie voisine dont le propriétaire nous offrait parfois des bas morceaux pour que ma mère puisse faire des terrines. Peut-être les trois à la fois.

Avec la fille des gens d’en bas, nous passions devant la porte des jeunes du second avec toujours le même enthousiasme de peut-être les entendre à travers le bois en plein échange de leurs fluides corporels. Nous nous imaginions entrer et les surprendre discrètement. Qu’aurions-nous fait si nous avions pu? Nous ne le savions pas bien, alors une fois dans notre grenier, sur notre terrain de jeu, nous mimions la scène comme si nous étions eux. Trop jeunes pour comprendre que nos corps mêlés pourraient faire sursauter quiconque nous aurait attrapés dans ces positions, nous jouions. Nous nous déshabillions. Nous nous caressions. Nous n’étions que des gamins, et les rôles que nous nous donnions n’avaient pour conséquence que d’exacerber l’envie de surprendre les habitants du second en plein acte; sans que nous entrevoyions la moindre inconvenance dans notre attitude. Je redescendais de ces instants toujours légèrement frustré, mais ravi. À la fois d’avoir passé un moment de jeu plutôt réjouissant, et d’avoir gagné encore un peu plus la confiance de ma partenaire.

Accéder au logement où elle vivait avec ces parents n’était pas quelque chose qui m’avait paru insurmontable au début, mais je dus vite me rendre à l’évidence que la forteresse était plus imprenable que le corps de ma camarade d’escapades. Pour une raison que je ne compris jamais très bien, ses vieux s’enfermaient à double tour et refusaient catégoriquement que quiconque franchisse le pas de leur demeure. L’entente était cordiale entre tous les habitants de cette drôle de petite maison, accrochée à une rue trop en pente pour ne pas être épuisante quand nous la remontions, mais pas tout à fait assez pour qu’on puisse l’appeler une colline; cependant, alors que mes parents recevaient facilement leurs voisins, jamais nous ne prîmes ne serait-ce qu’un rafraîchissement au rez-de-chaussée. Peu de bruit sortait de cet appartement mystérieux. Seul le chat faisait de temps à autre une escapade. Je le trouvais magnifique, et assez bien bâti pour que, contrairement aux idiots de mes premières expériences, il ait la force nécessaire de participer à plusieurs tentatives, fussent-elles infructueuses. Mais pour cela il me fallait le capturer.

Je remarquai, après une période d’observation qui me parut interminable, que mon gibier avait des horaires fixes. Je ne savais pas à quoi ils pouvaient bien correspondre, certainement les heures auxquelles il attrapait le plus de souris à se mettre sous la dent, toujours était-il qu’il semblait réglé comme du papier à musique. Sans qu’elle s’en rende compte, je parvins à faire petit à petit coïncider mes heures de jeux avec sa jeune maîtresse au temps de promenade du matou, si bien qu’un jour, enfin, nous le croisâmes dans l’escalier.

— Il est vraiment joli ton chat.

— Ce n’est pas mon chat, c’est celui de mes parents.

— C’est un peu le tien aussi non?

— Non.

— Comment il s’appelle?

— Je l’appelle le chat et c’est déjà bien.

— Tu n’as pas l’air de beaucoup l’aimer.

— C’est une sale bête. Regarde-le comme il a l’air mauvais.

Je ne trouvai au félin aucun air de quoi que ce soit, si ce n’était celui de l’espoir d’expériences scientifiques sur la chute des corps qui s’annonçaient passionnantes.

— Je peux le caresser?

— Non, laisse-le, je ne veux pas qu’il s’approche.

L’attitude de ma camarade aurait dû me laisser perplexe, mais toute mon attention était portée vers la bête qui passait à pas de velours près de nous.

— J’aime bien les animaux, moi. On pourrait l’emmener jouer avec nous dans le grenier?

— Mais pourquoi tu insistes autant avec ce chat?

— Je me dis que ça pourrait être amusant c’est tout.

À juste titre elle ne comprenait absolument pas où je désirais en venir. Elle me dévisagea un instant.

— D’accord je veux bien. Mais c’est toi qui t’en occupes, je ne veux pas qu’il me touche et s’il arrive quelque chose tu te débrouilleras avec mes parents.

J’acquiesçai avec énergie, et la saisis par la main pour l’entraîner plus haut dans l’escalier. Sa paume était moite, comme elle le devenait souvent lors de nos jeux cachés, sur l’instant je me dis que c’était parce qu’elle anticipait déjà les petits plaisirs que nous aurions dans nos amusements. Une fois arrivés à la porte du grenier il fallait encore attirer le minet vers nous. Me retournant, je vis qu’aussi étrangement que fortuitement, il nous avait suivis. Il était entre les jambes de ma partenaire qui semblait complètement apeurée et pétrifiée de sentir sa fourrure contre ses chevilles nues, alors que lui s’y frottait et miaulait tout ce qu’il pouvait.

Je poussai la clenche, ouvrai en grand le lieu de nos délices d’enfants et nous entrâmes, tous les trois.

Pendant que nous tendions l’oreille pour entendre ceux d’en-dessous et fantasmer, imitant de nos mains leurs instants bruyants, le chat s’installa sur une des poutres pleine de poussière. Les voisins ne donnaient pas signe de vie. Le décalage que j’avais mis dans nos moments de plaisirs afin de pouvoir les rendre plus proches de ceux des balades de ma proie avait fait que nous nous heurtions à de plus en plus de difficultés pour surprendre le jeune couple dans leurs ébats. Eux n’avaient pas changé leurs habitudes pour assouvir un besoin impérieux de comprendre la relation qu’il pouvait y avoir entre les théories sur la chute des objets et la légende, régulièrement infondée, je le savais de mes expériences, que les félins retombent à chaque fois sur leurs pattes. C’était dommage, car notre imagination seule ne suffisait pas à nous lancer dans nos imitations. Je dois dire que nous étions même peut-être un peu timides et que l’excitation, apportée par leurs râles de plaisir, déclenchait dans nos corps pas encore adolescents quelque chose que des armées de psychanalystes se seraient battues pour analyser et qu’aujourd’hui, les miens se régalent à décortiquer. Ça les occupe, et je m’amuse avec eux maintenant comme je m’amusais avec les chats, et comme je m’amuserai bientôt avec les humains qui, j’allais le découvrir, étaient des cobayes bien plus dociles et bien plus faciles d’approche que tous les animaux que j’aurais jamais tenté de faire voler.

— Ce n’est pas drôle aujourd’hui, les voisins ne sont pas là.

Je la chatouillais pour l’attirer, qu’elle entre dans le jeu, et qu’elle ne fasse pas de cette constatation la fin de notre tête-à-tête. Elle sourit, et après quelques petits pincements de mes doigts sur ses hanches, sur ce bourrelet de chair qui se situe juste au-dessus et qu’on aime toucher, bien qu’on déteste qu’il devienne trop important et disgracieux, elle se détendit et me rendit mes élans essayant à son tour d’attraper mes côtes pour me faire rire. En quelques minutes nous étions enchevêtrés comme à notre habitude, et pour plus de réalisme de notre simulation d’adultes, nos vêtements volèrent petit à petit un peu partout autour de nous, ce qui amusa beaucoup notre invité du jour qui courrait après chacun de nos lancés comme après une balle rebondissante ou une souris.

— Il est marrant ton chat, viens, on joue avec!

— Non je t’ai dit, je ne veux pas.

Mais le chat, rebelle, se faufila jusqu’à nous et se colla contre sa cuisse. Il ronronna légèrement pour signaler sa présence et qu’elle le caresse, mais elle était tétanisée. Si la situation m’intriguait, je décidai de ne pas la laisser perdurer trop longtemps. Je ne voulais pas que nos moments dans les combles de la maison disparaissent parce que j’aurais été trop pressant à insister pour qu’elle joue avec cet animal. Mes expériences ne méritaient tout de même pas que j’abandonne son corps que je pouvais découvrir à ma guise simplement en la faisant rire. Ce joli corps si différent du mien et dont à chaque rencontre j’explorais une nouvelle parcelle, tachetée de fines rousseurs et d’un duvet naissant qui me rappelait qu’elle serait une femme avant que je sois un homme. Tout en elle était une ode au désir d’aller plus loin dans mon investigation d’elle-même. Et si à ce moment de ma vie je n’avais aucune idée de ce que le mot ode signifiait, c’est à lui que j’associe maintenant la douce courbure que prenait la lumière quand elle glissait le long de ses membres, de son ventre, de ses jambes, de cette chair aussi tendre qu’éternellement fraîche et soyeuse. Même les jours de grandes chaleurs, pendant lesquelles sa transpiration était un parfum suave auquel mon esprit ne résistait pas et qui réveillait des instincts qu’aucun aventurier d’aucun cerveau n’a jamais croisés, et je pense, ne supporterait de croiser. L’intensité de ces pulsions tuerait quiconque ne pourrait les assouvir, mais moi je savais comment les satisfaire, en tout cas je sentais que j’étais sur le bon chemin alors que mon torse dénudé se collait au sien et que nous restions ainsi des quarts d’heure entiers. Nos frêles carcasses ne bougeaient que très légèrement pour soulager une trop ardente tension que nous ne pouvions pas nommer, et que ces imperceptibles mouvements, ces envoûtantes pressions, décuplaient dans un cercle infernal dont nous ne nous extrayions que quand l’heure tournait et que nos obligations d’enfants nous rappelaient horriblement auprès de nos parents.

Je saisis donc le chat, qui me gronda d’un sifflement agacé alors que je le serrai contre moi pour ne pas qu’il retourne importuner mon amie.

— Je ne comprends pas ce que ce chat t’a fait.

— Ce n’est pas lui. S’il te plaît, fais-le redescendre et jouons, je ne veux plus le voir.

Il y avait une fenêtre dans un coin de la pièce, dont je souhaitais pouvoir me servir pour expérimenter à nouveau mes théories, bien que je ne sus pas à cet instant exactement comment l’ouvrir. Pas de poignée ni aucun indice sur le fait qu’elle ait pu être ouverte dans ces dernières décennies, si elle l’avait jamais été. Je m’en approchai, le chat toujours dans les bras.

— Tu crois que je peux le faire redescendre par là directement?

— Non arrête.

— Je croyais que tu ne l’aimais pas de toute façon.

— Ma mère va être furieuse s’il lui arrive quelque chose.

Elle se leva d’un bond pour me rejoindre.

— Laisse-le partir, on va avoir des ennuis.

La douce clarté jouait avec son corps et je ne l’écoutais plus, tous mes sens étaient dirigés vers les anfractuosités naissantes de cet être de chair à quelques centimètres de moi, et mon esprit vers le vide à l’extérieur.

— Ce n’est pas haut, je suis sûr qu’il retombera sur ses pattes.

— Arrête je te dis.

Elle avança les bras si vite que je ne pus avoir que le réflexe de la dégager d’un revers de coude qu’elle reçut en pleine poitrine. Cette poitrine à peine formée, mais déjà magnifiquement arrondie. Reculant sous le choc, son talon heurta le rebord de la fenêtre. Le bois n’offrit aucune résistance, pas plus que le verre qu’il encadrait et qui devait traîner là depuis la nuit des temps. Tenant toujours le chat fermement contre moi, je me penchai par l’espace béant laissé par le passage du corps de ma douce joueuse à travers le châssis. Au moins maintenant la fenêtre était ouverte, c’était un problème en moins. Le corps de mon amie était lui quelques mètres plus bas. Étalé comme une étoile sur les graviers de la cour de la maison. Évidemment elle n’avait pas tenté de se réceptionner sur les jambes. Elle savait bien qu’elle n’était pas un chat. Je me dis cependant que l’expérience mériterait un jour d’être reproduite avec un peu plus de préparation.

Je caressai doucement l’animal dans mes bras, la tête toujours penchée vers le bas, scrutant la scène. L’attirance du vide et de ses possibilités infinies se fit sentir à nouveau dans mes entrailles, une sensation aussi grisante que celle que je ressentais encore quelques minutes auparavant quand mon corps se frottait à cette silhouette qui gisait dorénavant devant la porte d’entrée. Je portai alors le chat à bout de bras, ces derniers bien tendus au-dessus du vide.

— Je te tiens enfin, maintenant c’est à toi!

Je relâchai mon emprise, mais la bestiole ne s’envola pas et rejoint sa magnifique maîtresse dans un miaulement que je crus être de la surprise, alors qu’il devait bien se douter de ce qui allait se produire. La déception fut également grande avec lui. Il ne prit pas le temps de se positionner pour se préparer à l’arrivée sur la terre ferme, et sa colonne vertébrale percuta l’angle de la première marche du perron. D’où j’étais je n’entendis aucun bruit, mais j’imaginai que ses os n’avaient pas dû se rendre sans un dernier cri, un ultime craquement.

Quand je fus découvert, assis en tailleur au bord de la fenêtre, toujours admiratif du spectacle qui s’était déroulé devant mes yeux et dont je contemplais le décevant épilogue, mes parents m’arrachèrent à ma torpeur pour me traîner dans notre appartement. Pendant des heures mon père fit les cent pas face à moi, et on m’interrogea longuement sur ce qui s’était passé. Je leur répondis à chaque fois la même chose, la seule qui me paraissait logique et la plus vraie : elle avait simplement raté son atterrissage et le chat aussi.

— Mais pourquoi était-elle nue?

Je n’avais d’autre explication à donner que celle des imitations que nous essayions de faire des voisins du dernier étage. Je crois que cela mit ma mère très mal à l’aise, car elle regarda mon père avec un effroi qui fut palpable dans l’air. Quand enfin les parents de ma camarade vinrent noyer leurs larmes dans des hurlements à mon encontre, je restai muet. Les cris devinrent rapidement comme un bruit de fond, et l’observation du plafond et des moulures de notre séjour m’aida à passer le temps.

— De toute façon elle avait peur de ce chat.

Cette assertion surgie de nulle part et qui rompit mon mutisme les figea. Ses deux parents me regardèrent, les miens les regardèrent, et moi, je repris ma contemplation du plafond, m’interrogeant sur l’intérêt de faire des angles aussi travaillés, certainement pour cacher les imperfections des jointures conclus-je. Quand je voulus observer à nouveau les adultes de la pièce, il ne restait plus que mes géniteurs, perplexes, un peu inquiets, mais déterminés. J’irais en pension dès la semaine qui suivait me dit-on. Chez des guides religieux qui m’inculqueraient les bonnes manières, et me tiendraient éloigné de la société le temps que l’on comprenne ce que j’avais qui ne tournait pas rond, et que je puisse mûrir, guérir de mon mal et enfin espérer revenir. J’étais heureux de cette décision. Il n’y avait plus ici aucun chat ni aucun animal de compagnie sur lequel je puisse exercer mes talents, et ma seule amie avait également disparu. Plus rien ne pouvait me retenir, et si j’en avais eu l’âge et les moyens, je serais parti de moi-même.

Quelques jours plus tard, alors que je les pensais sortis dans le jardin, je pus m’introduire dans l’antre des voisins du rez-de-chaussée, là où avait vécu si mystérieusement ma compagne de grenier. Je franchis simplement la porte qui était restée, ce n’était pas dans leurs habitudes, ouverte. La peur de me faire prendre s’étant évaporée avec la perspective prochaine de mon départ, je ne craignais plus rien. J’avais déjà fait mes valises et aucun événement, je le sentais, ne pourrait plus arrêter la marche de mon proche destin.

L’endroit était plutôt sombre, je m’y attendais, mais cela ne m’aida pas à distinguer les détails de ce qui m’entourait. J’avançai donc de pièce en pièce sans vraiment m’attarder, à la recherche de ce qui me sauterait aux yeux. Sur la table de la cuisine, je trouvai une pile de photographies soigneusement alignées. Je commençais à les parcourir. Elles avaient toutes le même personnage central, toutes mettaient en scène le même corps, joliment dénudé dont je connaissais tellement bien chaque courbe. Mon amie, celle qui avait été ma douce évasion, s’étalait sur des dizaines d’images, nue, et dans ses bras ou à côté d’elle, même parfois sur elle, le chat, le regard dans le vide. Ses yeux à elle donnaient l’impression de fixer quelque chose ou quelqu’un si intensément qu’il ne faisait aucun doute que si elle en avait eu la force elle l’aurait détruit d’un geste, d’un claquement de doigts.

Je continuai à faire défiler les petits morceaux de papier glacé qui sentaient encore l’encre fraîche. Rapidement apparut un autre personnage. Sa mère, tout aussi dénudée, mais beaucoup plus souriante s’approchait d’elle et la prenait dans les bras, posant ses mains et sa bouche sur tous ces endroits magnifiques auxquels j’avais moi-même pu assouvir ma curiosité d’explorateur. Elle arborait cette moue amoureuse qu’on connaissait à la voisine du deuxième étage quand elle croisait le regard de son amant lors des dîners que mes parents organisaient.

Mon corps entier eut un soubresaut. Cette mère était une telle femme! J’eus envie, plus que je n’en avais jamais eu envie avec sa fille, de me coller contre elle et de la serrer de toutes mes forces jusqu’à faire exploser ce désir qui rendait tous mes membres frissonnants. Je choisis soigneusement trois des photographies les plus évocatrices et les glissai dans la poche arrière de mon pantalon. Je les aurais volontiers toutes prises et le choix ne fut pas facile, mais je ne voulais pas trahir mon larcin, et j’espérais bien revenir un autre jour en subtiliser d’autres.

En sortant, je pensai que s’ils avaient passé leur temps enfermé pour dissimuler cette passion pour les jolis portraits, c’était bien dommage, car elle méritait d’être partagée avec tous, et je décidai qu’il faudrait que je leur en parle pour me mêler à leur marotte. Juste sur le seuil, je fus accueilli par un policier en uniforme.

— Que fais-tu là?

Surpris autant que gêné, je bafouillai une excuse qu’il goba certainement, car il me laissa prendre l’escalier sans rien dire, mais en me suivant du regard. Mon père était en train d’expliquer à ma mère, la mine sombre, que les voisins du dessous avaient été emmenés par la police, et que nous ne les reverrions peut-être jamais. Je n’aurais donc plus d’occasion de récupérer d’autres photographies, aussi je protégeai avec soin, et beaucoup de film plastique, mon précieux trésor.

Je partis le lendemain pour ma pension, et en ce qui me concerne, je ne revis plus jamais ni cette maison ni aucun de ses occupants, tout s’envola en fumée quelques semaines plus tard. On me dit que cela était venu de notre appartement et de bougies mal éteintes. On ne m’expliqua par contre jamais pourquoi mes parents et les voisins du dessus avaient été retrouvés dans la même chambre, leurs corps mélangés. Ma grand-mère, elle, était restée dans son fauteuil, oubliée là par la vie, mais certainement pas par la mort. Sa dernière victoire aura été que son fils qui la dégoûtait ne profite jamais de son héritage qu’il convoitait tant, et qui fort heureusement me revint entièrement.

Seul au monde, enfin, toutes les possibilités m’étaient offertes. Et si ce n’est les suspicions à mon encontre à chaque disparition des dortoirs d’un de mes compagnons d’infortune, qui avaient une fâcheuse tendance à sauter par la fenêtre sans savoir comment se réceptionner, mon adolescence fut calme. Je n’appris pas grand-chose de mes expériences, si ce n’est que les garçons rebondissent plus que les filles, mais que passé le cinquième étage plus rien ne rebondit du tout, l’élasticité des chairs humaines m’avait montré ses limites et c’était déjà un résultat satisfaisant, bien que sans perspective, après toutes ces années.

À la fin de ma dernière année au pensionnat, quand l’héritage financier de mes aïeux ne suffit plus à payer les sommes exorbitantes demandées par ces envoyés d’un dieu monothéiste inutile qui régissaient l’endroit, et qui avaient pourtant fait les vœux de pauvreté et d’aider leur prochain, je me retrouvai à la rue.

Les lois de notre pays d’accueil permirent que les services publics s’occupent assez correctement de moi pour que je fasse de brillantes études qui m’amenèrent très vite à des postes de chef puis de dirigeant. L’ambition dont m’avaient pétri mes parents coulait dans mes veines, c’était devenu une seconde nature. De toute façon l’espèce sapiens avait besoin d’être éclairée et guidée par des êtres supérieurs, comme moi. Je ne faisais donc que mon devoir.

Du côté de mes recherches scientifiques, je laissai rapidement tomber ma tentative de compréhension du vide et de la capacité des êtres vivants à se réceptionner convenablement suite à une chute pour me tourner vers l’expérimentation sur les âmes de ceux qui s’imaginaient être mes semblables. Je développai avec le temps une habileté assez sûre pour la manipulation et j’aimais observer ces petits asticots humains se débattre avec les obstacles que je disséminais sur leur chemin.

Je finis par atteindre ma tour d’ivoire, bien méritée, en chef incontesté d’une entreprise où le droit de vie et de mort sur mes employés me mettait dans un état d’excitation tel que mes nombreuses assistantes ne suffisaient pas à me libérer des tensions que cela créait en moi, aussi douées étaient-elles pourtant pour caresser mon corps et avaler sans rien dire tous les liquides précieux qui pouvaient en sortir. Malgré cela, aucune ne m’amena jamais autant de plaisirs, autant d’exultations que ma regrettée jolie petite amie du grenier de mon enfance. Dans un tiroir de mon bureau, interdit d’accès à quiconque sous peine de souffrances atroces, je gardais les trois photographies subtilisées avant mon départ en pension. Je les regardais souvent avec une tendresse et une tristesse infinie. Qu’elle était ravissante et que sa mère était belle. J’avais manqué de tellement de temps pour que cette dernière rejoigne aussi nos jeux, si j’avais su plus tôt ce qu’elle créerait en moi j’aurais perdu moins de jours à essayer d’approcher ce chat stupide. Une de mes secrétaires lui ressemblait beaucoup. J’aimais la regarder et passer du temps avec elle pour que mes souvenirs rejaillissent. Mais elle ne supporta pas, ni son mari je crus comprendre, le trop plein d’amour que je voulais lui donner quand je me collais nu à elle pendant des heures, et qu’elle avait ordre de ne pas bouger sous peine de devoir apprendre à voler ou de servir de jouet à un de mes agents de sécurité, bien plus fort physiquement que toute sa terreur et sa panique ne pourraient jamais la rendre. On me rapporta un soir que son époux la tua d’un coup de fusil, avant de retourner son arme contre les quelques représentants de la force publique de son quartier, puis de se la glisser dans la bouche et de se délivrer de ses atermoiements. Je me dis alors que je n’avais jamais eu de fusil, et qu’un jour ce serait certainement un nouvel outil d’expérimentation intéressant.

En attendant ce jour où je ferai causer la poudre, j’avais repéré dans mes troupes un jeune patron de service plutôt dynamique, aux résultats remarquables, mais qui me donnait l’impression qu’en dehors de sa femme, dont il parlait souvent, l’humanité n’avait pas grande importance. Je vieillissais, et me façonner un disciple avait depuis longtemps été un projet que je repoussais sans cesse, mais son apparition dans mon univers raviva ce besoin. Seulement avant de l’accueillir en mon sein, il fallait que je le brise, comme savent si bien faire les militaires, pour que son âme me soit complètement dévouée. Mes quelques dernières années d’expérimentations sur le sujet allaient trouver là le parfait exercice de mise en application directe. Je me devais de commencer par quelque chose de simple, mêler en lui à la fois l’espérance et la crainte pour qu’il soit aiguillé sur la piste de la dévotion totale envers ma personne. Après quoi je pourrai envoyer voler en éclat son existence et recoller les morceaux comme un sauveur auquel il vouerait son être entier.

Après un petit temps de réflexion sur la bonne stratégie à adopter, car un cobaye de cette envergure ne se rencontrait pas chaque matin, et il ne fallait pas que je l’effraie et qu’il s’enfuie, je le convoquai dans mon bureau où il arriva tout penaud, mais plein d’ambition. Je lui intimai le commandement de se débarrasser de toute son équipe, qui était assez conséquente, sans lui donner trop d’explications sur l’avenir, si ce n’est que la mécanisation et l’automatisation étaient le sens que devait prendre la production mondiale dans tous les secteurs. Cela demeurait assez vague pour le déstabiliser, mais le devoir de renvoyer de l’entreprise toute cette horde de débiles qui étaient à sa suite devrait le mettre assez en joie pour qu’il revienne vers moi la queue entre les jambes et la langue pendante.

Peut-être avais-je été trop ambitieux sur ses capacités. Ce à quoi j’assistais après ce rendez-vous dépassa toutes mes espérances, bien que ce fut très loin du résultat que j’avais prédit. Je retentai, plusieurs fois après, la même expérimentation avec d’autres sujets, mais aucun ne fut à la hauteur de la destruction qui fut engendrée par ce premier opus. J’en reste, aujourd’hui, très fier, et d’y penser m’excite autant que quand cette jeune nouvelle collaboratrice, frêle et aussi rousse que pâle, vient se poser sur mes genoux nus tout un après-midi pour que nous regardions ensemble les paysages par la fenêtre de mon trente-huitième étage. Je la laisse glousser, d’une peur mêlée à de la jouissance refoulée, alors que j’évoque pour moi-même ces souvenirs d’un grenier lointain et que je lui prends un sein entre mes lèvres comme un enfant en manque du fantasme de la mère de sa si jolie voisine.



Sympa le chef, non ? Encore 2 chapitres et je pense que vous aurez les clefs de l’histoire en main ! 

Merci d’être arrivé sans encombre en bas de cette longue page 🙂

#FuckTheFish et plus si affinité.

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